Sylvain Kerspern - Dater le siège de Melun (dhistoire-et-dart.com, août 2009) dhdakes

Sylvain Kerspern - dhistoire-et-dart.com
Discussion sur le siège de Melun à la fin du Xè siècle
Les sources diffèrent sur l’année de ce siège qui scelle les rapports étroits entre Melun et les rois capétiens pour plusieurs siècles et auquel ont participé les Normands :

- 991 selon Richer, moine de Reims écrivant à la fin du Xè siècle; les documents concernant l’abbaye de Saint-Père (voir dans la chronologie au 14 ou 15 septembre de cette année et à 999, à propos de la mort de l’archevêque de Sens) peuvent conduire à placer l’évènement cette année-là : on sait que Robert le Pieux s’impliqua dans la reconstruction de la ville;
- 999 selon d’autres auteurs cités par Arbois de Jubainville 1859 qui opte pour cette date selon sa lecture de ce que Richer lui-même rapporte des propos tenus par le comte de Blois pour convaincre Gauthier de lui restituer Melun ("Penses-tu que la divinité elle-même ne soit pas offensée lorsqu’à la mort d’un père l’orphelin est dépouillé de son patrimoine et réduit à rien?"), sans toutefois dire en quoi 999 les justifierait mieux.


Jean Fouquet, Le siège de Melun, miniature, Grandes Chroniques de France, Tours, vers 1455-1460;
Paris BnF, département des Manuscrits, Français 6465, fol. 166v.
(Livre de Robert le Pieux); détail.

Vers le même temps, Fouquet peint le dyptique de Melun, apparemment pour la collégiale Notre-Dame. La vue du site peut donner une idée assez juste de ce qu’il était au XVè siècle : on retrouve du moins la Seine, sur les rives respectives de laquelle il a installé les troupes normandes et royales, et un château sans doute inexistant au moment du siège, situé en bout d’île.

C’est là que Robert le Pieux le fera construire et où il demeurait au temps du peintre, remanié en dernier lieu, sans doute, par Charles V au siècle précédent. Toutefois, il ne ressemble guère aux constructions connues par les documents postérieurs de Chastillon (vers 1600) ou de Silvestre (vers 1660) et relève donc de la fantaisie de Fouquet, imaginant “à la moderne” l’édifice que le roi Robert remplacera.


Situer la prétendue spoliation du comte de Blois.

Quand la ville aurait-elle pu être distraite du domaine du comte de Blois et de Champagne pour être rattachée au roi ou attribuée à quelqu’autre personnage? Eudes (ou Odon), le chroniqueur de la vie de Bouchard (ou Bourchard) de Vendôme, situe son don par le roi à ce dernier à l’occasion de son mariage avec Elisande (ou Élisabeth), veuve d’Aymon, comte de Corbeil, apparemment mort le 23 mai 973. Les données concernant les enfants du couple (notammment Renaud, chancelier de France dès 989) supposent que le mariage eut lieu très vite après cette date. Soit dit en passant, cela correspondrait à la récente datation des parties les plus anciennes du prieuré Saint-Sauveur s’il s’agit bien d’une fondation comtale liée à l’installation de Bourchard à Melun.

Celui-ci, nommé en 987 par Hugues Capet comte de Paris, où il résidait, avait confié Melun à un certain Gauthier. Que penser dès lors de l’analyse par Jubainville des arguments d’Eudes de Blois pour convaincre celui-ci? Elle suppose qu’il fasse de la confiscation dont il se plaint un évènement récent, ce qui ne tient apparemment plus; du moins peut-on dire que ce ne peut être de Melun dont il est question.

Témoins directs et indirects : points de vue "rémois" et normands.

Il faut par ailleurs remarquer que Richer seul est contemporain des évènements qu’il rapporte. On ignore quand il meurt mais son ouvrage, vraisemblablement entrepris à la demande de Gerbert, achevêque de Reims, semble s’interrompre en 998, alors que celui-ci doit se démettre de son siège. Étant donnée l’ambition historique particulière, locale, de ses Histoires, on le voit mal les reprendre lorsque le prélat fut nommé pape en 999, fonction qu’il exerça sous le nom de Sylvestre II jusqu’à sa mort en 1003.

Au contraire, un évènement essentiel au regard de ces intentions et dont il fait état prend place en 991 : l’archevêque de Sens dirige en juin le concile de Saint-Basle devant statuer sur le sort d’Arnoul, descendant carolingien et archevêque de Reims, titre qu’ambitionnait Gerbert mais qu’il n’obtiendra qu’ensuite. Il serait tout aussi étonnant que le siège de Melun, jalon de l’affirmation capétienne soit, par hasard ou par erreur, situé par Richer tout près d’une étape aussi essentielle dans le parcours qui lie l’Église de Reims au prélat, son patron, par ailleurs soutien d’Hugues et de Robert.

Orderic Vital, qui écrit plus d’un siècle après les évènements situe le siège durant la même année 999 au cours de laquelle l’archevêque Sewin aurait relevé l’abbaye de Saint-Père. Il pouvait s’inspirer de l’ouvrage de son prédécesseur Guillaume de Jumièges traitant également de l’histoire de la Normandie, antérieur de quelques décennies et auquel il a apporté des compléments. Cet auteur suppose, entre le siège et la campagne de Bourgogne au cours desquels le roi et le duc de Normandie agirent pareillement de conserve, un décalage de trois ans avec la mort de son duc, survenue en 1002. Mais cela n’implique pas nécessairement le recours à des dates absolues confirmées, et Hugues de Fleury, qui écrit au XIIè siècle, par exemple, situe cette campagne en 997 - voir le document publié à la suite de la vie de Bouchard...

En fait, 999, comme le confirme Odorannus, moine de l’abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens contemporain des évènements, est l’année de la mort de l’archevêque ce qui rend improbable sinon impossible ce que dit Orderic. On peut penser qu’il se soit inspiré d’un document comme celui du clerc sénon qui débute par la mort du personnage avant d’en détailler les actes remarquables; quitte à commettre l’erreur de situer durant l’année même de sa disparition les faits qu’il évoque.

Reconstitution du contexte du siège.

En fonction de ce que l’on sait par ailleurs, on peut donc reconstituer la séquence suivante:
- au début de 991, Eudes de Blois se rallie à Hugues Capet, trahissant le parti opposé au bénéfice de l’obtention de la place de Dreux, autre site stratégique autour de Paris;
- ce ralliement de façade s’intégrerait dans une stratégie d’affaiblissement du nouveau roi par son encerclement; le gain par la ruse de Melun, spoliant Bourchard et soulignant les ambitions du comte de Blois, ne pouvait que provoquer la colère royale, sans doute après le concile de Basle en juin;
- l’accord que reflète le document de septembre pourrait marquer la fin des hostilités : le siège apparemment destructeur (profitant des méthodes normandes?) doit donc avoir eu lieu durant l’été.

C’est tout naturellement que l’évêque de Sens et le roi, ainsi que son fils, auraient contribué conjointement, entre 991 et 999, au rétablissement de l’abbaye de Saint-Père, dans le souci de relever la ville autant que pour pacifier leurs relations politiques. Plus tard, vers 1015-1020, Robert le Pieux en continuera l’oeuvre en intervenant sur les statuts et les chantiers de Notre-Dame (érigée en collégiale) et de Saint-Sauveur (de collégiale, devenant prieurale).

S. Kerspern, Melun, jeudi 6 août 2009

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