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Suppléments à l’oeuvre des Stella depuis 2006

L’Adoration des bergers vendue chez Christie’s

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Souvent, un travail monographique, catalogue d’exposition ou simple livre, favorise l’émergence d’oeuvres portant, à juste titre ou non, le nom de l’artiste ainsi honoré. Jacques Stella l’a été par deux ouvrages complémentaires. On trouvera, rassemblé par ordre chronologique dans une mosaïque récapitulative, ce qui a pu resurgir depuis leurs publications, ce qui peut concerner aussi les Bouzonnet et quelques corrections notables pour des attributions fautives.

... Et ci-dessous, une de ces découvertes.
Sylvain Kerspern

Les Stella : suppléments aux catalogues de 2006


L’Adoration des bergers vendue chez Christie’s

Plume et encre brune, lavis gris.10,6 x 14,7
Vente Christie’s Paris 16 novembre 2008 (lot 512).
Mise en ligne le 10 décembre 2008 - Retouche, août 2012


Le 16 novembre 2008, chez Christie’s à Paris, s’est vendu un dessin de Jacques Stella représentant une Adoration des bergers (n°512) (coll. part.). La feuille présente quelques accidents (dont une lacune sur l’enfant porté, à droite), une écriture vive ne recherchant pas la netteté des contours plus ou moins noyés dans un bel effet de nuit : c’est avant tout l’étude de la lumière qui est à l’oeuvre, ici.

L’attribution ne fait aucune doute. Le commentaire du catalogue surprend : il est fait allusion au dessin bien connu du Louvre, signé et daté de 1631, lui-même en rapport avec l’une des illustrations du Bréviaire d’Urbain VIII, comme l’a montré le catalogue de l’exposition de 2006 (p. 35-38; p. 93-94, cat. 40); à celui du musée Magnin et à un tableau mentionné par Anthony Blunt dans son compte-rendu du Colloque Poussin. En fait, il s’agit d’une composition peinte connue par la gravure de Fabri (ci-contre) publiée en 1812 lorsqu’elle faisait partie de la collection Lucien Bonaparte (Edelein-Badie 1997), en 2003 dans une collection particulière (Chomer 2003).

Les variantes sont nombreuses et j’aimerais un jour en faire le détail, pour étudier l’artiste au travail; mais l’économie générale est trouvée, et certains détails spécifiques laissent peu de doute sur le lien avec le tableau Bonaparte : ainsi de l’emploi commun au tableau du personnage assis par terre, de dos, près de l’enfant, repris quasi à l’identique d’un “dessin de genre” de la collection Wolf (New York). En fait, le dessin constitue un relais en redressant le personnage en fonction du regard qu’il porte désormais vers l’Enfant, tandis que le tableau, suivant la gravure, fait à nouveau disparaître à moitié la tête derrière l’épaule gauche et rapproche le bras d’appui pour donner, peut-être, un semblant de noblesse à une pose familière.




Vente Christie’s Paris 16 novembre 2008.

Crayon noir lavis gris.15,8 x 24,3. New York, Collection Wolf

Gravure de Fabri


Cette solennité, à vrai dire, ne va pas vraiment dans le sens d’une interprétation “à la mode de Poussin” si j’ose dire, suivant l’analogie avec la musique et, en l’occurence, le mode ionique, que Félibien évoque à propos de l’Éliezer et Rebecca dans sa préface aux Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture pendant l’année 1667 : “les actions sont modestes et tranquilles, il y a partout du repos, de la joie et de la grâce, en quoi l’on peut dire qu’il a imité le mode ionique qui était élégant et agréable”. Le passage par Stella de notre dessin à la peinture montre une surenchère dans la vigueur des réactions, faisant se lever vivement celui qui accueille le nouvel arrivant, insistant sur l’effort des porteurs de la corbeille, accentuant la tension au détriment de la joie ou du repos.

Au demeurant, y compris pour Poussin, il faut être prudent dans la lecture des oeuvres au regard de la lettre adressée à son ami Chantelou en 1647 dans laquelle il exprime sa théorie des modes : il s’y contredit pour le mode phrygien, et pour l’ionique, il le caractérise différemment de son thuriféraire Félibien : “Les Anciens inventèrent l’ionique avec lequel ils représentaient danses, bacchanales et fêtes, pour être de nature joconde”. Ce qui se rapporte mal à l’Éliezer et Rébecca. L’associer à un thème sacré ne pourrait se comprendre que comme une manifestation de syncrétisme, encore faudrait-il y percevoir la manifestation extérieure de cette nature joyeuse...


Ce serait encore supposer une dette à l’ami Poussin alors que se trouve, dans cet ouvrage la quintessence de l’art de Stella. Du thème, il reprend les précédents déjà signalés du musée Magnin et du Louvre, ainsi que l’illustration du bréviaire d’Urbain VIII, la peinture sur pierre de Bath, peinte au début du séjour à Rome, ou encore l’Adoration de l’Enfant de Lyon, de 1635, entre autres. Il témoigne par tout le travail préparatoire d’une attention au détail et au fini toujours présente, malgré l’âge, la fatigue et la maladie. Car c’est assurément un ouvrage tardif, des toutes dernières années, comme l’avait justement pressenti Gilles Chomer, à rapprocher par exemple du dessin du Christ au Jardin des Oliviers du Louvre, que je crois préparatoire au tableau de la suite de la Passion connu par la gravure de Claudine Bouzonnet.

De fait, le trait économe et tremblant, qui évoque le style graphique que développera son neveu Antoine (pour comparaison, voyez l’Adoration des mages, caractéristique de son style, conservée par le musée des Beaux-Arts de Rouen sous le nom de Jean-Baptiste Corneille), a quelque chose d’émouvant. Malgré l’autorité du geste, il contraste avec la définition nette des formes que suggère la gravure et que le tableau, que je n’ai pas vu, doit effectivement présenter. L’impassible maîtrise du monde formel n’interdit pas la vivacité de l’invention ni la fièvre de l’esprit...

S.K.


Retouche, août 2012.
En reprenant ce texte dans le cadre de la révision générale du site, je me suis aperçu que le tableau de Bath est désormais retiré à Stella, au profit de Domenico Cresti, detto Il Passignano. Les liens avec le dessin Magnin, une peinture de la collection Borghese publiée par Gilles Chomer en 2003 et mise en rapport avec la feuille bourguignonne, enfin le dessin de 1631 et celui étudié ici, variations sur une invention dont le tableau de Bath semble une mise en oeuvre précoce, rendent ce déclassement peu crédible. Il est tout de même utile car il souligne la verve très florentine qui s’y exprime. Cette Nativité pourrait bien, de fait, figurer parmi les peintures rattachables le plus vraisemblablement au séjour toscan (1616-1621).

S.K.

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