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Sommaire de la rubrique Classique

Table générale


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TUTORAT “D’histoire & d’@rt”


L’ANALYSE D’OEUVRES :

APPROCHE PÉDAGOGIQUE

DE LA COMPARAISON.

Le sacrifice d’Abraham (ou d’Isaac)

par Filippo Brunelleschi

et Lorenzo Ghiberti,


bas-reliefs en bronze

Florence, musée du Bargello


Mises en ligne en mars 2004, en janvier 2005 et octobre 2006,
retouche de mise en page, septembre 2012


Le tutorat “D’histoire & d’@rt” consiste en la mise à disposition, sous forme de fiches, d’informations utiles à la compréhension des chefs d’oeuvres les plus étudiés; notes historiques, indications de lecture, il se veut guide mais non pas voie unique, outil de réflexion et non vérité délivrée. Il peut être à l’origine d’un travail corrigé via Internet (voir en page Services.
L’ensemble comprend :
- une reproduction de l’oeuvre, ou l’adresse internet sur laquelle elle peut être consultée;
- des informations (conditions d’existence, éléments de comparaison, notes bibliographiques, etc.) et conseils servant d’aide à l’analyse;
- l’exemple d’une analyse à partir des indications qui le concernent (analogues à celles données pour les autres oeuvres dans le cadre du Tutorat) : celle des bas-reliefs de Ghiberti et Brunelleschi pour le concours de 1401 à destination du baptistère de Florence, permettant de comprendre les enjeux de l’exercice. Il est actuellement en ligne, ici; pour le cas où il serait retiré du site, il ferait partie du premier envoi.
À partir de la concurrence de Brunelleschi et Giberti pour le concours de 1401, vous trouverez ici :
- la fiche "Tutorat" correspondante;
- un exemple d’analyse qui peut en être tirée.
Pour commencer, quelques conseils généraux.

Histoire de l’art - Fondations

Conseils au débutant en histoire de l’art

emmagasiner les images par la consultation d’ouvrages généraux (quelque soit la qualité du texte) ou la fréquentation des musées et autres lieux de conservation (la confrontation des deux expériences vous mettant en garde, au passage, contre les reproductions livresques), puis
2° confronter les images à leurs commentaires, en traquant la pertinence : garder toujours un esprit critique, y compris à l’égard des discours proposés (le mien comme un autre, d’ailleurs...);.
Les commentaires ne sont pas toujours concordants, et l’essentiel est de se faire un avis grâce à cet esprit - sachant que, dans bien des cas, la consultation de différents ouvrages peut même amener, pour tel ou tel artistes, à des dates différentes pour sa biographie ou ses oeuvres. Dans la pire des situations, l’historien d’art n’a qu’une seule bouée de sauvetage, qu’une seule boussole, son sens critique.

Pour l’élaboration d’une analyse

Une introduction sert à poser le problème, une conclusion à en dégager les enjeux (non l’inverse); l’une et l’autre (et le développement intermédiaire, bien sûr) doivent s’appuyer sur de bonnes définitions des termes du sujet, qui peuvent très souvent servir à articuler le plan, et de toute façon invitent à une première réflexion, amènent à l’esprit des exemples ou des références précis...
Le propos doit être explicite, comme s’il allait être perçu par votre interlocuteur et une tierce personne, qui en découvrirait la teneur : exemples référencés, remarques clairement exprimées, les uns et les autres articulés à l’avancement de la pensée.
Ne jamais oublier de rapporter telle ou telle remarque au sujet; cela désigne-t-il un aspect courant ou rare, voire étonnant (ce qui vous permet d’avancer sur la voie d’une interprétation personnelle)?...
Une oeuvre, un thème donnés peuvent “illustrer” un courant artistique (Gothique international, Maniérisme...), une approche plus historique (Humanisme, Concile de Trente...), ils ont un intérêt propre, unique qu’il faut savoir, avant tout, dégager; c’est ce qui doit être le point d’orgue du travail.

Quelques pièges à éviter

Se laisser aller à l’admiration : elle ne doit être que l’aiguillon qui vous amène à regarder attentivement l’oeuvre.
Juger l’oeuvre hors de son contexte (et en particulier par rapport à une période qui lui est postérieure); une oeuvre existe d’abord pour elle-même, c’est ce qui fait sa raison d’être, laquelle est l’objet de la recherche; dans une deuxième temps, seulement, la représentativité et la fortune de l’oeuvre peuvent être évaluées.
De même éviter de pointer des “défauts” anachroniques ou non pertinents (critiquer la perspective géométrique avant Brunelleschi, ou les canons académiques en France avant le règne effectif de Louis XIV, par exemple).

Notre exemple :
Le sacrifice d’Abraham (ou d’Isaac) par Filippo Brunelleschi et Lorenzo Ghiberti,

bas-reliefs en bronze faits en concurrence en 1401
Florence, musée du Bargello

Le sujet et son iconographie Le sacrifice d’Abraham que le vainqueur n’aura pas à traiter dans la “porte” à réaliser, consacrée au Nouveau Testament, mais qui peut être mis en rapport avec les commanditaires, la corporation “des arts de la laine”, par l’’évocation du sacrifice d’un mouton.

L’histoire est rapportée dans la Génèse (27).

La technique

sculpture en bas-relief de bronze

Les dimensions (H x L (x P))

53 x 45 cm

Le format

losange quadrilobé sur le modèle instauré par Andrea Pisano pour la “porte” sud en 1330-1336

Signature, date ou localisation

 

Lieu de conservation

- Florence, musée du Bargello

Contexte de la création (auteurs, destinataires, commande...)

Filippo Brunelleschi (Florence, 1377-1446) et Lorenzo Ghiberti (Florence, 1378-1455) (nota : je ne donne que les dates et localisation des artistes, pas de biographie (exercice formateur, auquel je ne saurais me substituer)
pour le concours organisé en 1401-1402 par l’Arte di Calimala de Florence pour désigner le décorateur de la “porte” Nord de Baptistère Saint-Jean

Reproductions

la version de Ghiberti
la version de Brunelleschi

Éléments de comparaison :
- Andra Pisano, porte sud du Baptistère de Florence (1330-1336);
- Ghiberti, porte nord du Baptistère (1403-1424);
- Ghiberti, porte est du Baptistère (“Porte du Paradis”; 1425-1452)

Bibliographie

Ouvrages généraux :

Histoire de l’art, 1000-2000, sous la direction d’Alain Mérot, Paris, Hazan, 1995.
Histoire de l’art, Temps modernes, XVè-XVIIIè siècles, sous la direction de Claude Mignot et Daniel Rabreau, Paris, Flammarion, 1996.
Chastel (André), L’art italien, Paris, Flammarion, 1982.
Jestaz (Bertrand), L’art de la Renaissance, Paris, Mazenod, 1984.
Murray (Peter et Linda), L’art de la Renaissance, Londres, Thames & Hudson, 1984 (1ère éd. fr., 1964)

Aspects particuliers :

Baxandall (Michael), Les Humanistes à la découverte de la composition en peinture, éd. fr., Paris, Le Seuil, 1989.
Cole (Alison), La Renaissance dans les cours italiennes, Paris, Flammarion (Tout l’art. Contexte), 1995.
Duchet-Suchaux (Gaston) et Pastoureau (Michel), Guide iconographique. La Bible et les saints, Paris, Flammarion, 1990.
Wittkower (Rudolf), Qu’est-ce que la sculpture? Principes et procédures de l’Antiquité au XXè siècle, Paris, Macula, 1995.

Fortune et historique de l’oeuvre (éventuellement; peut être révélateur de son importance ou de son goût)

le résultat du concours (la réception) nous est connu, c’est à Ghiberti qu’est confiée la réalisation de la porte; que le choix fut difficile nous est confirmée par la conservation des deux projets retenus (il y avait d’autres participants), que Brunelleschi se soit finalement retiré ou non



L’ANALYSE D’OEUVRES :

APPROCHE PÉDAGOGIQUE

DE LA COMPARAISON.

Le sacrifice d’Abraham (ou d’Isaac)

par Filippo Brunelleschi

et Lorenzo Ghiberti,


bas-reliefs en bronze

Florence, musée du Bargello

Cet exemple offre de nombreux avantages, notamment :
- on en connaît le contexte (il s’agit de bas-reliefs de bronze pour le concours organisé en 1401-1402 par l’Arte di Calimala de Florence pour désigner le décorateur de la “porte” Nord de Baptistère Saint-Jean);
- il permet la confrontation significative de deux versions d’un thème, et leur comparaison (élément-clé en histoire de l’art);
- traitant de pièces maîtresses dans l’évolution de l’art, il permet d’approcher les enjeux majeurs d’une période capitale de l’art occidental.

LE CONTEXTE

Il s’agit d’un concours, suggérant des données dont il faut se souvenir :

1. Un cahier des charges, avec “figures imposées” du concours perceptibles dans la comparaison des projets conservés :

* la demande générale :
- le sujet et son iconographie (Le sacrifice d’Abraham que le vainqueur n’aura pas à traiter dans la “porte” à réaliser, consacrée au Nouveau Testament, mais qui peut être mis en rapport avec les commanditaires, la corporation “des arts de la laine”, par l’’évocation du sacrifice d’un mouton);
L’histoire est rapportée dans la Génèse (27). Pour éprouver la foi d’Abraham, Dieu lui demande de partir dans la montagne avec son fils Isaac, le seul qu’il ait eu tardivement de Sara, sa femme, pour l’y sacrifier. Au dernier moment, l’ange de Dieu intervient et propose l’échange avec un mouton. Pour les Chrétiens, l’épisode est associé à la Crucifixion (sacrifice de Jésus par son Père)et à l’Eucharistie (rituel rappelant ce sacrifice). Semblable association s’inscrit dans la mentalité médiévale (mais perdure bien au-delà) qui rapproche tel épisode de l’Ancien testament à tel autre du Nouveau, qu’en tant qu’ “antétype”, il est censé annoncer.
- la technique (sculpture en bas-relief de bronze);
- les dimensions (53 x 45 cm.);
- le format (losange quadilobé “traditionnel”, instauré par Andrea Pisano pour la “porte” sud en 1330-1336);

* des éléments particuliers suggérés par ce qui rapproche les ouvrages conservés de Brunelleschi et de Ghiberti (en l’absence du document):
- certains personnages (outre Abraham, Isaac, l’ange : deux serviteurs);
- le choix opéré pour le cadre “naturel” (la montagne, l’autel, l’âne ayant servi au voyage, le mouton qui doit remplacer finalement Isaac, après l’intervention de l’ange de Dieu, un arbre);

=> autrement dit, savoir raconter une “histoire” avec son décor, ou mieux : présenter une image convaincante du monde, dans sa diversité, et de l’homme, dans son histoire.

Nota : Cette première comparaison désigne, inversément, une première divergence imputable aux artistes en ce qui est représenté sur l’autel:
- un motif de rinceau “antiquisant” chez Ghiberti;

- chez Brunelleschi, l’Annonciation, dont le Sacrifice d’Abraham est un antétype (= sujet de l’Ancien Testament présageant d’un épisode du Nouveau Testament, mode de pensée religieux particulièrement développé au Moyen-Âge mais qui perdure bien au-delà); l’annonciation est le moment de l’incarnation du Christ, fils de Dieu “sacrifié” sur la croix par son Père..


2. Des éléments de contexte implicites, notamment :
* la date, 1401-1402, le lieu, à Florence, foyer culturel italien, toscan, le cadre historique et artistique, au coeur du renouveau humaniste qui s’incarne alors principalement dans le “Gothique international”, premier courant stylistique concernant toute l’Europe;
* le fait de mettre en concurrence des talents diversifiés fait appel à la personnalité des artistes, à leur style, qui permet de les distinguer, mais implique aussi une dimension politique de mise en valeur du ou des commanditaires, ici, la Guilde des marchands de laines de Florence (qui souhaite enrichir le patrimoine de la ville et témoigner de sa vitalité artistique);
* le résultat du concours (la réception); en l’occurence, il nous est connu, notamment par la conservation des deux projets retenus (il y avait d’autres participants), quand bien même Brunelleschi se serait finalement retiré.

Ces points doivent nourrir la réflexion finale, au moment de prendre du recul à partir de l’analyse, autrement dit la conclusion.

2. ANALYSE FORMELLE

Remarques préliminaires.

1. Il y a une spécificité de la couleur et de la lumière en matière de sculpture, notamment de bronze; ici, il est doré, ce qui en limite fortement la portée; les ombres sont la conséquence du degré dans le relief et du traitement de la surface, en rapport avec la lumière ambiante (en conséquence, les ombres et lumières des reproductions de ces oeuvres doivent être perçues avec les précautions d’usage...).
2. Le format propose un “cadre” et des incitations linéaires, formelles auquel l’artiste doit réagir : ici, losange, avec diagonales, et lobes; lignes droites et courbes, pointues et rondes; rapport hauteur-largeur, à peine plus haut que large.

A. LE PROJET DE GHIBERTI.

1. LECTURE SOMMAIRE DU THÈME.
Abraham lève le bras, suspendu, pour porter le coup mais l’ange arrive et propose l’échange.

2. INCITATIONS FORMELLES ET COMPOSITION.
a. Suggestions du format :

Il faut commencer par étudier les incitations du format avec lequel l’artiste doit composer (aux deux sens du terme).

- Les lobes circulaires ont visiblement inspiré Ghiberti. Les deux plus grands cercles installés l’un dans l’autre focalisent l’attention sur l’épisode principal; les lobes servent à installer l’ange, l’autel (chacun dans leur moitié supérieure), l’âne (qui courbe l’échine pour s’y conformer) et le mouton (dans un quart de cercle). Le dernier cercle suggéré ici capture le dialogue des serviteurs.

* Du losange, Ghiberti retire essentiellement deux éléments :
- la diagonale verticale sépare la péripétie de l’épisode principal, dont l’horizon est basé sur la diagonale horizontale;
- le mouton et l’ange en sont exclus, mais la main de ce dernier est reliée au regard d’Isaac par l’un de ses côtés, et le bras levé d’Abraham suggère une droite qui rattache son fils au mouton (qui finalement le remplacera).
La légère “transgression” de la diagonale verticale par Abraham instaure l’élan pris au moment de faire son terrible geste.

* Mais finalement, la rectitude du losange est transposée dans une figure rectangulaire décalée de 45° cadrant l’ensemble; une de ses diagonales sépare les deux lieux par l’installation rocheuse, l’autre donne le sens du regard, qui les raccorde.
Figure annexe, un triangle vient asseoir le groupe de la péripétie, qui contraste avec le dynamisme circulaire de l’épisode principal, balisé par quelques segments droits (ici, les flèches) qui accompagnent le geste d’Abraham et le léger recul de son fils.



b. La composition, support de l’histoire :
- La combinaison des incitations formelles suggère une lecture en oblique de l’oeuvre (d’en bas à gauche vers en haut à droite), se refermant sur le torse d’Isaac tout en désignant l’apparition de l’ange. Elle suit le sens naturel de lecture en Occident, inscrivant le drame dans une suite logique.

- Sur cette trame, l’artiste installe des relations d’ordre psychologique, par la gestuelle, les attitudes, les regards. On peut relever :
- l’élan”dansant” pris par Abraham, en “contrapposto” (rapprochement d’une jambe et d’une épaule opposés - jambe droite/épaule gauche, et vice versa, suivant un déhanchement, qui créé une impression de “pause dynamique”) et à l’antique, faisant transparaître son assurance;
- le léger recul de son fils, qui pourtant semble montrer fièrement son torse, ce que son regard vers l’ange arrivant peut seul expliquer;
- l’irruption dans le sens de la profondeur (en relief) de l’ange qui suffit à signifier l’issue heureuse par son geste;
- le dialogue refermé sur eux-mêmes des serviteurs.


3. LE TRAITEMENT DES FORMES .

- Il confirme la différenciation entre la partie “péripétie”, fouillée (les domestiques se distinguent difficilement de la roche), et la scène principale, au plus net relief et se détachant sur un fond de ciel “clair”.

Ce parcours trouve son point d’orgue dans le torse nu “à l’antique”, lisse, fièrement présenté par Isaac, et est scandé par un ensemble de poses calmes, solennelles ou élégantes.
- Ghiberti associe références à l’antique (torse, drapés, “contrapposto”...) et détails pittoresques (le lézard, la roche déchiquetée plus ou moins héritée de Giotto, ornements ciselés...).
- Il faut souligner la grande maîtrise de la technique ayant permis la réalisation de la fonte en un seul bloc (à quelques détails près, dont Isaac).


==> Une technique en rapport avec l’approche narrative, décomposant l’histoire, confiant au métier, à la maîtrise manuelle, la mise en évidence des points importants.

4. INTERPRÉTATION CONCLUSIVE.
- Ghiberti, jeune orfèvre virtuose, propose de montrer le sacrifice d’Isaac sans heurt, déjà joué : le ton est solennel, Isaac montre fièrement son torse et ne paraît pas vouloir fuir; aussi terrible que soit la demande de Dieu, les protagonistes montrent leur confiance aveugle à son égard.
- Le parcours proposé, sans réelle inquiétude, peut déployer des éléments référencés ou pittoresques qui rencontrent le goût du public humaniste, partisan d’un retour à l’Antique et de la consultation de la nature.

Ghiberti opte pour l’affirmation du détail élégant, raffiné, très travaillé et déploie l’aspect narratif du thème, approche caractéristique du Gothique International.

B. LE PROJET DE BRUNELLESCHI.


1. LECTURE SOMMAIRE DU THÈME.
Abraham a saisi le cou de son fils, qui se débat (son corps se détourne) mais l’ange surgit pour proposer l’échange et arrêter le bras du père.

2. LA COMPOSITION.


a. Suggestions du format :


- Brunelleschi fait un usage discret de la suggestion circulaire du format;

- le cercle principal, dont l’ange donne l’impulsion, résume le sujet principal, et rapproche Isaac et le mouton, d’une façon un peu forcée;
- deux autres cercles isolent chacun des serviteurs dans leurs occupations (l’un se rafraîchit les pieds, fatigués du long voyage; l’autre semble s’enlever un épine du pied, sur le modèle d’un antique célèbre);
- un ensemble de courbes dans les drapés suggèrent le mouvement voire l’agitation (notamment une dans le prolongement du lobe droit en haut).
D’autres cercles pourraient être proposés, en constatant que les lobes isolent certains éléements, mais leur usage reste moins significatif et ils n’animent pas avec autant de force l’ensemble de l’image que chez Ghiberti.


- Il est manifestement plus stimulé par les angles droits;

- le périmètre du losange suit l’inclinaison d’Abraham s’avançant, cale le mouton, accompagne le penchement de la tête du serviteur à droite, suit la patte arrière-gauche de l’âne, et l’inclinaison, à nouveau, du second serviteur;
- la diagonale horizontale passe sous le mouton, sur l’autel et sur le bord inférieur du manteau d’Abraham, suggérant l’horizon de la scène;
- celle verticale est le noeud du drame, croisant la main de l’ange saisissant celle du patriarche qui tient le couteau, puis accompagnant la hanche et la jambe d’Isaac, l’arrête de l’autel et la patte avant gauche de l’âne.
- Si l’on examine les lignes forces, on s’aperçoit que Brunelleschi a transposé le principe du losange en associant deux triangles inversés superposés pour installer sa composition.
* Elle s’articule autour de l’autel central en un triangle posé sur sa base :
Abraham en forme le montant droit,
le sol qui le porte et le dos de l’âne, la base,
et l’alignement des têtes du serviteur à gauche, du mouton et d’Isaac, le montant gauche.
* Celui posé sur son sommet oriente les actions des trois protagonistes (serviteurs et âne) vers le bas
* Elle propose une lecture en registres superposés par l’emploi d’horizontales sensibles (de bas en haut :)
- tête d’un domestique - âne - sol sous Abraham et les domestiques (vers le bas et le centre-droit),
- ventre du mouton - pieds d’Isaac sur l’autel - le mouton - bordure du vêtement d’Abraham (la ligne s’incurve, ici, vers le haut)
- bras gauche de l’ange - drapé envolé derrière Abraham (lieu de leur confrontation toute latérale).
* De discrètes obliques conduisent vers la droite et le registre inférieur.
Soit une lecture centrée de l’oeuvre, à registres, suivant un point de vue haut, “dépassant” la péripétie pour atteindre l’épisode principal.
b. La composition, support de l’histoire :
L’important tissu géométrique, jeu de lignes sans profondeur, insiste sur l’intrusion soudaine de l’ange, toute latérale chez Brunelleschi, à laquelle correspond la brutale avancée d’Abraham suggérée par son drapé.
* le rapport de force, en face à face, entre le patriarche et l’ange est accompagné du jeu dramatique des expressions, des attitudes (Isaac, saisi par la peur autant que par son père...) et du drapé, l’agitation de celui d’Abraham signalant autant la violence de son geste (sa brutale avancée) que son trouble devant le dilemme voulu par Dieu;
* le sens même de son action est contraire à celui de la lecture en Occident, comme pour augmenter encore la difficulté de son geste (autre élément de suggestion du trouble d’Abraham, qui semble obéir malgré lui);
* il contraste avec l’indifférence des serviteurs tout préoccupés à se soulager du voyage.
3. LE TRAITEMENT DES FORMES.
- Il confirme la différence de traitement entre les registres, en fonction d’une profondeur que matérialisent l’amplitude du relief et le dépassement du cadre par les domestiques.
Paradoxalement, c’est la péripétie qui semble la plus soignée (résultante des recherches dramatiques pour signifier la brutalité autant que du désir de faire des serviteurs des tour-de-force).

- L’occupation de l’espace est optimale voire débordante mais semble forcée et un peu systématique (en particulier pour installer le mouton ou l’arbre); de fait, la puissance du canon (l’échelle humaine) rend le décor très discret.


- On décèle la moindre maîtrise de la technique dans le procédé d’assemblage de plusieurs éléments fondus séparément.

==> Le métier est secondaire par rapport à un schéma compositionnel fortement géométrique.

4. INTERPRÉTATION CONCLUSIVE
- Brunelleschi s’efforce de présenter un drame psychologique en une composition réunissant tous les protagonistes, jouant sur la diversité de leurs réactions pour mettre en évidence les enjeux de l’histoire, par le biais des sentiments face à la demande divine.

La forte géométrie de la composition souligne par contraste la violence brutale et dramatique et l’agitation psychologique du moment fort de l’histoire.
Sa résolution est suggérée par la figure stable du triangle réglant le tout et par le cercle indiqué par l’ange, et ainsi le dessein arrêté de tout temps par Dieu (dimension intemporelle à laquelle s’intègre l’allusion au sacrifice du Christ pour proposer une méditation sur les épreuves divines).
Quoiqu’il en soit, l’image qu’il propose est une invitation à connaître toute la dimension pathétique du drame intérieur vécu par Abraham, qu’il ne présente pas, apparemment, comme un patriarche à la foi sans faiblesse.

- Le parcours proposé laisse peu de place à l’anecdote : les références, la péripétie complètent simplement l’épisode principal.
L’artiste y répond au courant humaniste “rhétorique” le plus radical dans son souci de restitution d’un univers composé et non plus composite ou narratif, qui va progressivement s’imposer.
L’insistance sur l’aspect psychologique de l’histoire et ses implications pour le spectateur s’inscrit également dans cette orientation.
- Ces recherches sur l’élaboration d’un espace unifié à partir de figures géométriques simples (notamment le triangle) sont vraisemblablement à l’origine de la mise au point par le même artiste de la perspective linéaire centrale.
- Avec l’aspect expérimental, un peu systématique de la composition, c’est sans doute la difficulté technique de la solution de Brunelleschi, plus coûteuse, qui l’a empêché de triompher tout à fait. Le caractère démonstratif, impressionnant, tend tout de même à mettre presque plus en valeur le “tour-de-force” du domestique penché, en fort relief, que le sujet principal...

EPILOGUE GÉNÉRAL.

La solution proposée par Brunelleschi est intellectuellement la plus avancée et, avec l’intensité dramatique suggérée, a pu frapper les esprits au point qu’il ait été choisi à parité avec Ghiberti. Dans l’enchaînement des chefs-d’oeuvre, ses préoccupations semblent “en avance sur son temps”. Ce serait supposer un “progrès en art” qui passerait avant tout, en l’occurence, par la dimension intellectuelle. Néanmoins, c’est l’efficacité de l’approche technique de Ghiberti mais aussi son accord avec l’interprétation faite du thème, présentant Abraham comme un modèle de foi, non comme un père torturé, qui a finalement triomphé. Il ne faut pas oublier que la réussite d’une oeuvre se mesure d’abord en son temps et en fonction de cet accord recherché, en quoi il semble que son adversaire ait failli et s’en étant aperçu, ait peut-être jugé préférable de se retirer (mais fut-ce sous ce prétexte?)...
L’examen direct des ouvrages, à mon sens, confirme le verdict des commanditaires (pas évident sur reproduction). Il se dégage de l’ouvrage de Ghiberti une vigueur plastique qui donne l’impression que l’histoire naît du bronze sous nos yeux. Comparativement, la version de Brunelleschi semble laborieuse. Le composite et le composé ne sont pas forcément où l’on pense, de ce point de vue...
Enfin c’est l’occasion de rappeler que l’art, c’est l’esprit et la main, et que la réussite vient de l’harmonie entre l’une et l’autre. Celle de Ghiberti, il faut bien le dire, est éblouissante.


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Courriels : sylvainkerspern@gmail.com - sylvainkerspern@hotmail.fr.
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