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Sylvain Kerspern


Les facettes de


Nicolas Baullery


3bis. Baullery et Brueghel en conférence

prononcée chez Artemisia auctions
le 8 décembre 2014


Lire aussi : Généalogie et biographies des Baullery - Baullery au Louvre -Baullery selon les sources - Le peintre selon van Mander
- Baullery et Brueghel à la noce!


Mise en ligne le 17 janvier 2015

La circulation des modèles au temps du maniérisme :
le cas des Brueghel et de Nicolas Baullery

«Il y a encore un certain Bolery, qui fait de beaux effets de nuit, des mascarades et autres fêtes semblables, ainsi que des troupeaux à la manière de Bassano. Il se comporte en grand seigneur et se promène à cheval suivi d’un laquais.»

Karel van Mander, Le livre des peintres (Het schilder-boeck), Haarlem, 1604.


Qui s'intéresse à l'art autour de 1600 sait combien les relations entre les Flandres et la France sont alors soutenues et fructueuses. Ambroise Dubois, l'un des principaux peintre d'Henri IV, chéri de Marie de Médicis, est Flamand. Karel van Mander, peintre et biographe, mentionne dans son Livre des peintres (1604) consacré aux artistes des écoles du Nord ceux actifs en France, à Paris ou Lyon notamment. Les troubles des Guerres de Religion ont dispersé les talents et affaibli l'art de peindre, ce dont profitent les Flamands. Bientôt Marie appellera Rubens.

Pourtant, les influences n'étaient pas à sens unique. En travaillant sur l'un des peintres mentionnés par van Mander parmi les Parisiens, "un nommé Bollery", j'ai pu très vite constater que les héritiers Brueghel s'étaient notamment inspirés de plusieurs tableaux de sa main. C'est cette enquête que je vous livre ce soir, ses coulisses comme ses enseignements. On y percevra toute l'importance du travail d'attribution d'une oeuvre et de la capacité à la situer précisément dans le temps ou du moins dans le processus chronologique de la création d'un artiste, pour pouvoir circonvenir les relations entre artistes et évaluer ainsi leurs apports respectifs.

Tout commence donc avec un de ces artistes obscurs dont la seule lumière est donnée par un élève - mais quel élève! L'un des acteurs majeurs du renouveau artistique en France : Jacques Blanchard. Grâce à ce neveu à qui il a donné les premiers éléments de la peinture, Nicolas Baullery subsiste à travers les siècles, essentiellement comme un nom, et quelques fois avec le prénom de son père, Jérôme, qui dût avoir aussi quelque talent.
Retrouver Nicolas Baullery.
Il fallait donc faire émerger Nicolas Baullery, en partant des Adorations dont le caractère "brueghelien" - paysans à trognes, costumes contemporains franco-flamands... - ne pouvait échapper. Elles portent les éléments d'une culture maniériste à dimension européenne, jouant sur le rapport nature-culture, le naturel et l'artifice, évident chez un Arcimboldo, par exemple, mais, pour rester dans le contexte de notre artiste, également sensible chez un Bassano, ses "troupeaux" bibliques, tirant la peinture d'Histoire vers la scène de genre.


Jacopo Bassano, Adoration des bergers. Huile sur toile.
Rome, Galleria Borghese

Ces artistes étaient capables de détournements des règles de la création artistique, comme la perspective ou l'anatomie, en s'appuyant sur le pouvoir de conviction et de tromperie, ou plutôt de trouble, du pinceau sur le regard. On peut ici rappeler le cas emblématique de l'Autoportrait au miroir convexe de Parmigianino, qui interroge sur la capacité de l'artiste à restituer la vérité naturelle, et sur le pouvoir conféré à l'image qu'il peut produire. Il faut s'en souvenir et ne pas préjuger de leur production en s'appuyant sur les enseignements académiques mis en place depuis.


Francesco Bassano, Moïse recevant les tables de la Loi.
Huile sur toile. Vienne, Kunsthistorisches Museum


Nicolas Baullery, Adoration des bergers
Huile sur toile. Toulouse, Cathédrale Saint-Étienne

Nicolas Baullery, Adoration des bergers
Huile sur toile. Fontenay-Trésigny, église, détail

Ci-contre, le renversement maniériste de l’Histoire chez Francesco Bassano : le sujet principal, Moïse recevant les tables de la Loi, devient anecdote reléguée en fond de la scène de genre, laquelle est installée au premier plan; le motif de la femme agenouillée de dos, poncif des Bassano, a inspiré à Baullery sa bergère de Fontenay (ci-dessus).

De là, il faut déterminer la "manière" propre de Nicolas Baullery. Pour nous aider, il y a les signatures et les lettres des gravures.

Van Mander et les estampes écrivent "Bollery"; Félibien, sans doute à partir des documents dont il a pu disposer pour faire les descriptions des Maisons royales, et les signatures sur les tableaux, les archives et les dessins, "Baullery". Les gravures de l'Entrée d'Henri IV d'après les peintures d'un "N. Bollery" et l'Adoration de Toulouse, signée "N. Baullery", supposent un même prénom, Nicolas, écartant Jérôme. La communauté de style des estampes avec les dessins du Louvre (exemple ci-dessous), annotés sinon signés "Baullery" pour certains d'entre eux, impliquent pareillement l'identité d'auteur, le seul Nicolas. Son père devra attendre pour être mieux renseigné et prétendre à un commencement d'oeuvre.



Signature Baullery de L’adoration des bergers, Fontenay-Trésigny, église

De ces éléments indiscutables, on peut déjà tirer des indications chronologiques, et une évolution stylistique. Les sujets consacrés à Henri IV datés au plus tard en 1606, d'autres datés autour de 1610 (Sacre de Marie et celui de son fils, frontispice de Livre de portraiture) et les Adorations plus tardives dessinent une maturation progressive vers un style robuste, archaïsant, construit notamment par la lumière et les volumes simples. Ils mettent en avant un certain nombre de constantes, mode de présentation, visages, traitement des mains ou du drapés, rôle de la lumière. Sur cette base, il fallait opérer le rassemblement le plus vaste et convaincant possible, par la collecte des mentions anciennes et le travail d'attribution.

Henri IV assistant au départ des Espagnols,
gravure éditée en 1606 par Jean Leclerc d’après « N. Bollery »

Livre de portraiture, frontispice d’après « N. Bollery », 1610

Nicolas Baullery, Adoration des bergers. Huile sur toile.
Fontenay-Trésigny, église, détail; après 1610 (voire 1613)
Où l'on retrouve les "Brueghel" avec des Etrennes de mariée, des Aveugles, suggérant des "Baullery à la Brueghel". Il devint donc nécessaire de se pencher tant soit peu sur sur la production des héritiers du grand Flamand, en se demandant si l'inverse ne pourrait pas être vrai. Il y a justement des peintures qui posent la question.

Naguère Brueghel,
rendu à ici à Baullery,
Rixe d’aveugles.
Huile sur toile
98 x 146,5 cm
Bâle, Kunstmuseum

Des Brueghel "baulleryens"?
Pour y répondre avec rigueur, il faut partir des ouvrages signés Brueghel (voire datés) montrant certains des tics de Baullery. L'initiale qui accompagne souvent le paraphe est un P qui laisse une ambiguïté sur l'identité précise du peintre : Pieter II (1564-1637), un peu plus jeune que Nicolas, ou son fils Pieter III (1589-1639)? L'orthographe varie : d'abord Brueghel, comme l'Ancien, source de la dynastie, puis Breughel. J'ai pensé que cela pouvait correspondre à une différenciation entre les deux Pieter mais ceux-ci semblent en fait répercuter le changement d'orthographe de la commune d'origine de la dynastie, qui se produit alors. En tout cas, confronter, par exemple, deux versions de L'avocat des paysans, l'une signée et datée Brueghel 1616, l'autre Breughel 1622 ne permet pas de discerner de différences de facture significative.


Pieter Brueghel II ou III, L’avocat des paysans,
panneau signé Breughel et daté de 1622 vendu à Paris en 2006

(Ci-contre)
Pieter Brueghel II ou III, L’avocat des paysans,
panneau signé Brueghel et daté de 1616
vendu à Monaco en 2014


Pieter Brueghel II ou III, L’avocat des paysans,
signature Brueghel et date de 1615. Exemplaire vendu à Paris en novembre 2013
D'autres compositions, depuis longtemps considérées comme des inventions de Pieter (quelqu'il soit), ont vu réapparaître des peintures non signées et d'une autre main, qui a toute chance d'être celle de Baullery. Elles se différencient aussi par le support sur toile alors que les exemplaires attestés du Flamand sont sur bois.

Comparons les deux pinceaux agissant pour La danse des Catherinettes : l'écriture du panneau brueghelien (daté de 1622, ci-contre) passé en vente à Bruxelles en novembre 1970 montre des figurines sans volumes, un coloris franc sur une base brune, une lumière crue; la toile vendue comme cercle de Pieter Brueghel III en 1991 mais que j'ai réattribuée à Baullery (ci-dessous) montre au contraire une densité dans la simplication géométrique pour les volumes, une recherche lumineuse alternant dans la profondeur les plages sombres et claires, et un coloris plus en demie-teinte, toutes choses qui caractérisent son auteur.


Nicolas Baullery, Danse des catherinettes. Huile sur toile. 95,5 x 112.
Vente Christie’s Londres, 24 mai 1991

Une peinture comme le Cortège (détail ci-contre) vendu en 1999 et 2000, par son calme, son intériorisation, son effet de lumière, montre l'artiste portant le genre au plus haut; un genre clairement "à la Brueghel".

Pieter Brueghel II ou III, Danse des catherinettes. Huile sur panneau, 1622.
Vendu à Bruxelles en 1970.
Peut-on penser que Baullery, maître de tels effets, ait simplement copié un des Brueghel? Les dates des exemplaires signés de leur main sont toutes tardives, après 1615 assurément. Peut-on cerner chronologiquement les compositions de Baullery sur le thème du mariage grâce à la trame suggérée plus haut? Elles ne sont pas forcément toutes peintes au même moment et il nous faut arriver à cerner les plus anciennes. Confrontons donc le Cortège dont il vient d'être question et L'étrenne de la mariée, pendant de La danse des Catherinettes vendu avec lui en 1991, aux ouvrages datés de Baullery.

En commun, le choix de figures amphores accusées, la "déformation" des mains, les caricatures de certains visages, le raccourcis d'autres. Cependant, L'étrenne de la mariée propose des têtes plus fines, "à la Caron", telles qu'elles apparaissent dans les sujets de la Reddition de Paris par Henri IV et dans les dessins du Louvre.


Nicolas Baullery, Tournoi de Sandricourt : le banquet.
Dessin, Louvre.

Les gravures de 1610 leur donnent plus de densité, comme ce qui se voit dans le Cortège. Il y a là un cheminement qui se fait apparemment autour de ce répère daté, qui doit situer L'étrenne et son pendant, La danse des catherinettes, avant 1610. L'antériorité des compositions de Baullery sur celles des Brueghel ne fait donc guère de doute.

Nicolas Baullery, Etrennes de la mariée. Huile sur toile.
Vendu Christie’s Londres en mai 1991.

Nicolas Baullery, Reddition de Paris,
gravure, 1606

(Ci-dessus) Cortège de la mariée, toile. Ventes Londres 1999-2000 (et Christie's Londres, 3 décembre 2014, lot 117; vendu 40000 livres)

(Ci-contre) Livre de portraiture, gravure,1610
On peut aller plus loin avec l'une des compositions les plus célèbres de la production des Brueghel, connue par près d'une vingtaine d'exemplaires à partir de 1615, pour ceux qui sont datés : Le procureur ou plutôt L'avocat de village.

Dès mon étude présentée à la Société de l'histoire de l'art français, en février 1995, j'avais envisagé une réattribution du modèle à Baullery - ne sachant pas que de son côté, Jacqueline Folie avait suggéré en 1993 une piste française pour l'inventeur, notamment à partir de l'almanach en français visible sur le mur du fond. Klaus Ertz (ignorant pour sa part ma proposition orale) parvint à la même conclusion que moi, en se basant sur mes réattributions des sujets de noces paysannes.

On en vient ainsi à affirmer avec beaucoup de vraisemblance la part de Baullery dans la mise au point du prototype malgré l'absence de l'original copié par les Brueghel. Il est même possible d'en retracer la génèse grâce à deux peintures sur le thème, de composition différente, mais attribuables à notre artiste.

La première, dans le sens des Brueghel, nous met de plain-pied avec les protagonistes, et présente une typologie entre celles des premières oeuvres datées (gravure de la Reddition de Paris par Henri IV, dessin sur Sandricourt...) et celles autour de 1610, proche des sujets de noces paysannes.

La seconde, en sens inverse, semble préluder à celle finale en imposant un regard plongeant et en proposant certains détails qui s'y retrouveront à peine transformé, comme le personnage en bout de table, parlant avec les mains, et la femme se penchant sur un panier au premier plan. L'attention au volume semble bien coïncider avec ce qui a été ici réuni autour de 1610. La troisième version, inspirant les Brueghel doit se situer entre 1610 et 1615, année portée sur leur exemplaire le plus ancien.

Cette version "classique" perdue eut une réelle fortune, ne se limitant pas aux copies chez les Brueghel. Paulus Fürst (1608-1666) la publia en gravure - sans nom d'inventeur... - pour dénoncer la corruption et les abus des hommes de lois. Plus significatif encore pour nous - puisque cela conforte le contexte français de la mise au point du thème -, Abraham Bosse s'en inspirera dès 1633 pour son Procureur (ci-dessous).

Pieter (II ou III) Brueghel d’après Baullery L’Avocat de village.
Huile sur panneau. Passé chez Gismondi en 1989

Nicolas Baullery, L’avocat de village. Huile sur toile, 100 x 130.
Vente Sotheby’s Londres, 15 juin 1983, n°110; vente Genève, 26-28 mai 1986.

Nicolas Baullery, L’Avocat de village. Huile sur toile. 90 x 150.
Naguère galerie Rotelco; Bucarest.
Evaluer l'art.
Au moment de faire le bilan de cette enquête, il faut convenir que ces éléments tiennent à un ensemble de découvertes récentes, les miennes sur Baullery depuis 1989, qui ont rencontré certaines hypothèses faites par les spécialistes des Brueghel (Jacqueline Folie, Klaus Ertz...). Les Pieter II et III ne sont vraiment étudiés pour eux-mêmes que depuis les années 1990. L'oeuvre de Baullery est loin d'être conforté mais nous avons suffisamment de repères, désormais, pour comprendre certains des enjeux essentiels de son art, et dans quelle mesure il pouvait inspirer des confrères étrangers.

Les sources flamandes de son art son tout autant assurées. Jérôme Montcouquiol, présent à la conférence, en a souligné certains aspects et il paraît clair que les Noces ou les Aveugles de notre artiste s'inspirent directement de Pieter l'Ancien. Il faut rappeler que Dirck van der Laen, son beau-frère, était de Haarlem, où van Mander s’installe en 1580. Mais dans les échanges fructueux entre France et Flandres au temps d'Henri IV et de Marie de Médicis, il apparaît désormais clairement qu'il faut envisager une réciprocité.

Qu'on le veuille ou non, Baullery est alors l'un des peintres en vue à Paris : il travaille pour les demeures royales, transcrit certains des évènements importants de la royauté. Soignant son image d'artiste jusque dans une certaine excentricité, il pouvait justifier sa réputation par des recherches constamment poursuivies, traduites dans son art par une importante maturation de son style au long de la période. Si certaines perspectives nous déconcertent, il ne faut pas écarter trop vite l'éventualité qu'il s'agisse de procédés conscients, d'ailleurs cautionnés par l'exemple d'un Bassano, maître très recherché par les collectionneurs français du temps. La comparaison avec les héritiers Brueghel conduit à constater, au contraire, le souci de figer une facture au nom de l'héritage du fondateur de la dynastie.

Voilà de quoi méditer sur ce qui fait le prix de l'art : l'invention, la capacité à composer? la facture? le souci de se renouveler ou la répétition? Au temps de la maniera, c'est-à-dire l'expression du style pouvant aller jusqu'au caprice à l'égard de la Nature, Baullery apparaît comme un artiste complet et "moderne". Les Brueghel, pour leur part, se trouvaient tout autant cautionnés dans leur souci de prolonger le style familial mis au point par Pieter l'Ancien, de même que l'atelier des Bassano aura multiplié les déclinaisons des inventions pittoresques de Jacopo. Il n'en demeure pas moins que selon les termes de la théorie de l'art en vigueur à l'époque, Baullery nous semble bien mieux correspondre à l'artiste au sens noble du terme, dans sa capacité à se renouveler et à interroger notre regard.

Sylvain Kerspern, Melun, décembre 2014


Nicolas Baullery, Danse des catherinettes. Huile sur toile. 95,5 x 112.
Vente Christie’s Londres, 24 mai 1991

Pieter Brueghel II ou III, Danse des catherinettes. Huile sur panneau, 1622.
Vendu à Bruxelles en 1970.
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