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Les Stella
Catalogue de l'œuvre de Jacques Stella : Ensemble - Les débuts de la Régence (1644-1648), mosaïque
Les Jeux et plaisirs de l'enfance,

de Jacques Stella,

François de Poilly, Jean Couvay

et Claudine Bouzonnet Stella


Mise en ligne en novembre 2019

« Durant l’hyver, lorsque les soirées sont longues, il s’appliquoit ordinairement à faire des suites de Desseins, tels que ceux de la vie de la Vierge, qui sont fort finis, & dont les figures sont assez considérables : il y en a vingt-deux. On voit cinquante estampes gravées d’après lui où sont représentés différents jeux d’enfants. Il a dessiné plus de soixante vases de différentes sortes; plusieurs ouvrages d’orfèvrerie; un recueil d’ornements d’architecture; toute la passion de Notre Seigneur qu’il a peinte depuis, en trente petits tableaux : c’est le dernier ouvrage qu’il a achevé.
Il avoit fait auparavant seize petits tableaux des plaisirs champêtres, & un nombre d’autres grands sujets concernant les arts. On auroit peine à croire qu’il eût produit tant d’ouvrages, considérant le peu de santé qu’il avoit : aussi doit-on les regarder comme un pur effet de son grand amour pour la Peinture. »

L'une des difficultés majeures pour qui aborde l'œuvre de Jacques Stella tient aux conséquences que souligne ici Félibien de son grand amour pour la Peinture, parmi lesquelles il cite les Jeux d'enfants : il pouvait s'épanouir en de grandes suites d'images dont l'étude demande autant d'application que celle qu'il mit à les concevoir. Comme je l'ai fait pour les camayeux, il me semble nécessaire d'accorder à cette suite de plus de cinquante images une attention particulière et soutenue, pour en dégager les différents enjeux : sources possibles, signification, chronologie, inscription dans l'Histoire, entre autres trouveront ici, à tout le moins lors de la mise en ligne initiale, des amorces de réponses que des retouches postérieures pourront compléter sinon enrichir. Pour ne pas se fourvoyer dans l'interprétation à leur donner, il faut d'abord situer dans le temps leur conception et leur traduction.
Dater : le secours de Pierre-Jean Mariette, l'indice du dédicataire.
La première indication en la matière est donnée par la date de publication, voire du privilège pris pour ce faire. Celui-ci est accordé par le roi à Claudine Bouzonnet Stella le 10 août 1657, un peu plus de deux mois après la mort de l'inventeur, Jacques Stella. L'ampleur de l'entreprise impose que l'essentiel du travail de gravure ait eu lieu du vivant de ce dernier, ce qui est loin d'être assuré, par exemple, pour les Pastorales.
Claudine est responsable de la publication mais n'a pas tout gravé. L'examen rapproché (ci-contre) permet de distinguer cinq estampes qui ne sont pas de sa main, pour lesquelles Mariette nous donne l'identité du traducteur : Jean Couvay (v. 1605 - v. 1675?) pour Le dada et Le masque et François de Poilly (1623-1693) pour Le Sabot, Le traisneau et Le volant. Poilly séjourne en Italie de 1649 à 1655 ou 1656. On ne peut donc que souscrire aux propos de Mariette qui suggère que l'oncle l'ait sollicité avec Couvay dans le temps qui les voyaient graver d'après lui les images de l'histoire de Notre-Dame de Liesse, publiée en 1647. J'ajouterai volontiers une autre circonstance vers le même temps qui réunit les trois artistes, le tome 3 de La perspective pratique de Jean Dubreuil, publié en 1649 mais achevé d'imprimer en octobre 1648.

Pourquoi cette collaboration ne s'est-elle pas poursuivie? Le départ de Poilly pourrait avoir donné un coup d'arrêt alors même que Stella met en place l'atelier autour de ses neveux et nièces. Claudine a 13 ans en 1649, âge fréquent de début d'apprentissage, et le même Mariette permet de penser qu'au plus tard en 1648, celui-ci a commencé : il situe durant cette année une gravure de Chantelou d'après Stella, sans doute conçue dans le contexte du démarrage de l'atelier.
Jean Couvay d'après Jacques Stella, Le masque.
Gravure, détail. BnF.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella, L'escarpolette.
Gravure, détail. Lyon, Bibliothèque municipale.
François de Poilly d'après Jacques Stella, Le sabot.
Gravure, détail. BnF.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella, L'escarpolette.
Gravure, détail. Lyon, Bibliothèque municipale.
Jeanne Lejeaux signale au dos du dessin de La glissoire une précieuse indication : «Avertiman pour le graveur. Figure de petit anfant trop grande de toute la teste, il la faudrait desandre plus bas jusque au tres cy-dessous les pieds, les mettre au niveau de la marque A». Elle implique que Stella avait initialement conçu, en effet, ses dessins pour être confié à des graveurs indépendants et déjà expérimentés - ce qui était le cas, en 1647-1649, de Couvay, sans doute quadragénaire, et même de Poilly, malgré son jeune âge, sorti en 1641 de l'apprentissage auprès d'un interlocuteur du peintre pour l'Imprimerie Royale, Pierre Daret. La gravure de Claudine suit l'indication, ce que son oncle n'aurait pas eu besoin de marquer au dos si, dès le départ, elle avait dû en assumer la réalisation sous sa conduite.

La simple prise en compte de l'intervention de François de Poilly, absent de Paris de 1649 à 1655 ou 1656, plaçait avant la Fronde cet ensemble, ruinant toute interprétation liée directement au contexte politique telle que proposée par Julia K. Dabbs (1996). Certes, on peut pressentir une allusion dans le jeu éponyme, et d'autres images pourraient refléter les conflits traversés de 1649 à 1653, auquel Jacques-Auguste II de Thou, membre du parti de Condé, a tardivement pris part et dont il n'a pas été immédiatement amnistié; mais l'appui de Mazarin en personne lui a permis de revenir d'exil dès 1653 et en 1657, il est envoyé en ambassade aux Provinces-Unies. Surtout, comme Sylvain Laveissière l'a justement fait remarquer, le temps des sixains n'est pas forcément celui des images et le commentaire qu'ils forment peut se teinter, au moment de la publication, de références plus ou moins discrètes à une nouvelle actualité. À l'égard du dédicataire, Stella ne souhaitait pas tant ainsi rappeler son implication que souligner qu'il partageait le souci de laisser ce passé derrière eux.
Bien que ces mauvais garnemens/ s'arment des mesmes instrumens/ qui font tant de Bruit par le monde,
C'est un objet divertissant/ qu'enfin cette fatalle Fronde/ ne soit plus rien qu'un jeu d'Enfant.
Or Jacques-Auguste (II) de Thou (1609-1677) n'est pas un inconnu pour l'artiste. C'est lui, selon moi, qui héberge Stella à sa sortie de prison lorsque lui-même séjourne à Rome (1632-1634) dans la poursuite de sa carrière ecclésiastique. La mort de son frère aîné François-Auguste de Thou, compromis avec Cinq-Mars et exécuté en 1642, fait du cadet l'héritier en titre; Jacques-Auguste se marie en février 1644, d'où naissent huit enfants, Louis-Auguste baptisé le 6 juin 1646 en tête de ceux qui ont survécu (Henry Harisse 1905).

C'est vers ce temps qu'on est informé de la commande d'une Crucifixion par le président de Thou auprès de Poussin, qui signale à Chantelou bien le connaître et qu'il évoquera ensuite dans une lettre... à son ami Stella; je vais y revenir. Le commanditaire, héritier d'ambitions culturelles venues autant de son père que des frères Dupuy, proches parents, cherche ainsi à tenir un rang que la fortune ne favorisera pas, tout au contraire, ses revers conduisant peut-être Jacques-Auguste à vendre à Stella le tableau de Poussin, que Claudine se chargera de graver. Quoiqu'il en soit, c'est bien autour de 1645-1646 que Stella était le mieux à même d'envisager de dédier à ses enfants, nés ou à naître, la suite des Jeux et plaisirs de l'enfance. Mariette pense que Poilly et Couvay y travaillent vers 1647 avant que le premier ne parte pour Rome, et Claudine, dont la première gravure datée est de 1654, doit prendre le relais vers cette date sous la direction de l'oncle.
Jacques Stella, La glissoire
Plume et lavis, rehauts blancs.
Autrefois Metz, Bibliothèque
Claudine d'après Jacques Stella, La glissoire.
Gravure.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine d'après Jacques Stella,
Putti aux armes de Jacques-Auguste de Thou
Gravure.
D'argent à un chevron cantonné de deux taons en chef et un en pointe, le tout de sable
Iconographie : approche thématique.
L'iconographie revêt deux aspects porteurs de traditions : les activités ludiques et le thème de l'enfance. Les unes et l'autre ont fait l'objet de commentaires sur lesquels je voudrais m'appuyer pour en clarifier le propos.

Il faut d'abord revenir sur les lignes bien trop sévères de Philippe Ariés, qui avait fait de l'étude de l'enfance à travers l'histoire une spécialité. Je ne saurais le suivre lorsqu'il affirme que les dessins n'ont aucune originalité et je compte même prouver le contraire : c'est une forme de justification pour ne se consacrer qu'aux « affreux vers de mirliton » qui les accompagnent, parce qu'ils dénotent des catégories de vocabulaires qui intéressent l'historien. Selon lui, l'ensemble consacre l'abondance, nouvelle au XVIIè siècle dans la production culturelle, du « jargon de la petite enfance, et aussi l'argot de la jeunesse scolaire », dans ce qui tient, notamment, aux métiers des armes que peut être appelé à exercer tout homme noble. Du moins Philippe Ariés consacre-t-il Stella comme témoin, au même titre que Madame de Sévigné dont il fait de nombreuses citations forcément postérieures au livre du peintre, de cette irruption de l'enfance et de son univers propre dans la production culturelle du temps. Avec mauvaise grâce, mais indiscutablement.

La perception devoyée des enjeux de l'ensemble provient donc d'une trop grande attention portée aux textes, suivant une approche classiquement historique, non d'histoire de l'art. Julia K. Dabbs me semble beaucoup plus pertinente lorsqu'elle analyse sa dynamique interne, traduisant la maturation de l'enfance. La première image propose un enfant emmailloté, un autre apprenant la marche; les deux dernières, deux activités collectives, La danse et La bataille. La suite passe progressivement des jeux les plus innocents (Le dada dans lequel se voient aussi des poupées, La balançoire...) aux exercices du corps propres à la formation d'un petit noble (Jeu de paume, L'arbaleste, Les petits canons...). Non de façon linéaire mais pour maintenir le balancement entre innocence et expérience, tendresse de l'enfance et formation aux activités d'un adulte, et pour un fils. C'est proprement la justification de la dédicace, actualisée en 1657 dans les commentaires, mais appropriée dès le moment du mariage de Jacques-Auguste II de Thou. Il se peut que les deux sujets conclusifs ouvrent sur une forme d'alternative ouverte entre la recherche de l'harmonie et la propension au conflit, les activités en temps de paix ou de guerre.
Le dada
Reflet du « jargon des nourrices », selon P. Ariès.
Claudine d'après Jacques Stella,
La chasse aux papillons. Gravure.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine d'après Jacques Stella,
La bataille. Gravure.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine d'après Jacques Stella,
Le dada. Gravure.
BnF.
Claudine d'après Jacques Stella,
Les petits canons. Gravure.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Ceci dit, comme pour le voyage, ce n'est pas la fin qui compte, mais bien le chemin. Stella a choisi d'incarner ce parcours initiatique dans des putti ou erotes, ce qui peut se concevoir pour l'édification de garçons. Il n'est pas le premier, et à la suite de Gilles Chomer et Sylvain Laveissière, il est intéressant d'en faire la généalogie formelle.
Iconographie : sources formelles.
Julia K. Dabbs me semble avoir livré les inspirations artistiques essentielles de Stella. Elles allient l'intention d'un programme ludique et le choix d'enfants nus. La première découle, selon toute vraisemblance, du précédent des gravures de Nicolas Prévost (plutôt que Guillaume Le Bé ou Jean Leclerc) publiés en 1589, plus prolixe encore par la mulitplication des activités sur une même image mais qui propose « déjà » un commentaire formé en sizain. Leur pleine redécouverte est récente (Parlebas et Depaulis 2017). Toutefois, ce modèle français offre des différences capitales : la présence d'adultes et de filles dans certaines images et le fait que tout le monde soit vêtu à la mode du temps. De ce point de vue, le graveur du règne d'Henri III s'apparente plus à un autre exemple célèbre de son temps, peint, celui-là, par Pieter Brueghel en 1560, réunissant en une place de village et ses rues attenantes des dizaines de jeux et activités enfantines (Vienne, Kunsthistorisches Museum).

Le choix de la nudité rompt avec le contexte franco-flamand maniériste pour épouser les modèles classiques issus de l'Antiquité et régénérés par les artistes italiens, en particulier Raphaël et les Bolonais, les Carrache comme l'Albane. On ne peut qu'acquiescer au rapprochement avec la suite nettement plus modeste de Giacinto Gimignani (1606-1681), qu'il grave lui-même et qui est publiée en 1647 chez l'éditeur de' Rossi. Ce dernier (ou un parent?) doit avoir diffusé en 1637 la Déposition inventée et gravée par Stella. On ne saurait en faire pour autant un précédent, donc un modèle, puisque Stella doit entreprendre sa suite avant même la publication des Giocchi diversi. Il faut y voir un état d'esprit commun; Gimignani a fait notamment partie du groupe d'artistes du cercle de Poussin et surtout de François Perrier (1594?-1649) sollicités pour réaliser un cycle sur la Jérusalem délivrée en 1639, auprès des Charles Errard (1606?-1689), Pierre Mignard (1612-1695) ou Pierre Lemaire (1612?-1688).

Il ne faudrait pas pour autant y voir un nouveau témoignage d'une influence de Poussin partagée par l'Italien et le Lyonnais. Le simple rappel de la Danse d'enfants nus gravée à Florence, avant la fréquentation du Normand à Rome, atteste de préoccupations personnelles qui cherchent déjà à associer les putti et le ton malicieux issu d'un regard bienveillant et attendri. Cette attention à l'enfance, et son balancement entre innocence et expérience, qui se teinte de prescience lorsqu'il aborde l'enfant Jésus, ne se démentira pas tout au long de son existence.

Le Triomphe d'Ovide Corsini, donné à Poussin mais que je crois fermement de Stella, propose un peu plus tard, vers 1627, l'embryon de notre suite par la présentation d'enfants acccompagnant le poète, en particulier le jeu de ballon recourant pareillement au gantelet. En 1631, Stella montre des enfants tenant des moulinets pour un frontispice de sermons (ci-dessous). Ces compositions s'inscrivent dans un dispositif caractéristique de Stella employant dès Rome les enfants pour commenter le sujet principal, aussi bien dans le registre profane que pour les sujets sacrés (Olympe abandonnée par Birène, Judith dans la tente d'Holopherne, Repos pendant la fuite en Egypte...).
Nicolas Prévost? (v. 1535- v. 1599)
Comme s'appaisent les petits enfans
Gravure chez Guillaume Le Bé. BnF.
Claudine d'après Jacques Stella,
La chasse aux papillons. Gravure.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Nicolas Prévost? (v. 1535- v. 1599)
A la Balle & autres jeux
Gravure chez Guillaume Le Bé. BnF.
Claudine d'après Jacques Stella,
L'arbaleste. Gravure.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine d'après Jacques Stella,
Le jeu de Pet-en-Gueule. Gravure.
BnF.
Giaquinto Gimignani,
Le jeu de Pet-en-Gueule. Gravure, 1647. 11 x 15,5 cm.
Philadelphia Museum of Art.
Jacques Stella,
La danse des enfants nus. Gravure.
BnF.
Attribué ici à Jacques Stella
Le triomphe d'Ovide. Toile
Rome, Palazzo Corsini.
Karl Audran d'après Jacques Stella,
Frontispice Cum festinatione, 1631. Gravure. BnF.
Jacques Stella
Judith dans la tête d'Holopherne Borghese, 1631?
Ardoise. Rome, Galleria Borghese.
Jacques Stella,
Olympe abandonnée par Birène, 1633. Dessin.
Paris, ENSBA.
Iconographie et inspiration personnelle.
Ces quelques exemples, parmi tant d'autres qui se poursuivent jusqu'au soir de sa vie, montrent un changement de nature depuis Florence qui tient aux merveilles de la Ville Éternelle, en particulier celles de la Renaissance italienne. L'argumentaire de ma réattribution initiale du Triomphe, précédant l'insertion dans le catalogue en ligne, insiste sur la révélation, partagée avec Poussin et Duquesnoy, des Titien Ludovisi, qui propose de revisiter le monde antique et son idéal. L'approche naturelle sensible à Florence, sans être absolument contredite, s'en trouve lissée et disciplinée dans le sens de l'efficacité et la mesure.

Toutefois, l'orientation classicisante dans le sillage de Dominiquin le conduit rapidement ensuite - au plus tard vers 1630 - à en épurer le canon sur les modèles raphaëlesques et antiques. Il ne fait aucun doute que Stella ait soigneusement étudié l'antique avant de rentrer en France; il en tirera une réflexion, ou pour mieux dire, une inflexion conduisant au raffermissement sculptural de son style qui se prolonge, voire s'intensifie, à Paris; sans parler des motifs qui peupleront les livres de sujets concernant les arts, vases et autres ornements.
Attribué ici à Jacques Stella. Le triomphe d'Ovide.
Toile. Rome, Palazzo Corsini.
Les Jeux et plaisirs de l'enfance s'inscrivent dans ce que recouvre cette expression de Félibien. L'ensemble des trente-quatre dessins perdus mais connus par des photographies est parfaitement homogène quant au style. Sa réalisation en fut certainement ramassée. Les indications fournies par le concours interrompu de François de Poilly, qui part pour Rome en 1649, et la vraisemblable concommitance avec l'entreprise du Vray trésor... de Saint-Pérès, publié en 1647, place la suite au plus tard vers cette date. La confrontation avec les ouvrages datés de l'artiste permet-elle de remonter beaucoup plus tôt?

J'ai déjà rapproché la suite du frontispice gravé par le même Poilly pour le tome 3 de La perspective pratique, publié en 1649, deux ans après le tome 2 dont le frontispice inventé également par Stella avait été traduit par Gabriel Ladame. Le canon assez grand des enfants, fermement campés, plus musclés que potelés, aux visages expressifs, est comparable et se retrouve dans d'autres ouvrages du temps, comme le monumental Baptême du Christ (1645) peint, ou le dessin du Repos pendant la fuite en Égypte de 1646.
Deux des trois gravures des Jeux par Poilly d'après Stella. Poilly d'après Stella, frontispice du tome 3 de La perspective pratique, gravure, 1649.
Jacques Stella
Le baptême du Christ, 1645, détail.
Toile. Paris, église Saint-Louis-en-l'Ïle.
Jacques Stella,
La fossette aux noyaux et La toupie, dessins autrefois à la bibliothèque de Metz.
Jacques Stella
Repos pendant la fuite en Égypte, 1646, détail.
Dessin. Localisation inconnue.
Toutefois, les témoignages de 1645-1646 de même que la gravure du frontispice de La perspective pratique, ouvrage publié en 1649, semblent plus puissants et nerveux, et il faut se demander si des équivalents plus proches encore ne se trouveraient pas dans les années qui précèdent. En prenant quelques repères espacés sur une période un peu plus large, on peut espérer bien situer cet ensemble.
Les confrontations ci-contre et ci-dessous, qui courent de 1639 à 1643, montrent que le vocabulaire et les canons des Jeux et plaisirs de l'enfance se mettent progressivement alors en place, et marquent une évolution certaine depuis Rome et le séjour à Lyon en 1635 (par exemple l'Adoration des Cordeliers) manifestée par un raffinement estompant les traces de naturalisme, et l'intériorisation. Les gravures de Rousselet, à défaut de dessins comparables pour 1641-1643, semblent les plus proches par la densité atteinte.
Jacques Stella
frontispice des Œuvres de saint Bernard, 1639.
Dessin. Rome, Istituto Nazionale di Archeologia et Storia dell'Arte.
Jacques Stella
frontispice de De imitatione christi, 1639-1640.
Dessin. Albertina.
Jacques Stella,
Le court baston et La toupie, dessins autrefois à la bibliothèque de Metz.
Gilles Rousselet d'après Jacques Stella
illustration de la thèse Quatr'Hommes, 1641.
Gravure. BnF.
Jacques Stella,
La fossette aux noyaux et La guerre, dessins autrefois à la bibliothèque de Metz.
Gilles Rousselet d'après Jacques Stella
frontispice des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, 1642-1643.
Gravure. BnF.
Gilles Rousselet d'après Jacques Stella
illustration de la thèse Quatr'Hommes, 1643.
Gravure. BnF.
Jacques Stella,
Le masque et La patte aux jettons, dessins autrefois à la bibliothèque de Metz.
Jacques Stella,
Les petits canons et La paume, dessins autrefois à la bibliothèque de Metz.
Le style propose donc une plage de 1642 à 1645 environ pour la confection des dessins de Metz. Au vrai, il fallait bien en passer par cette évaluation puisqu'une première fois, la datation proposée sur la base du commentaire et de références supputées à la Fronde (1649-1653) avait été contredite par l'intervention de Poilly, à placer impérativement avant 1649. Ne devait-on pas même envisager une conception sans lien avec la dédicace finale? Après tout, Stella pouvait souhaiter une telle suite pour ses neveux et nièces à partir de 1636.

Pour le coup, l'iconographie apporte un argument décisif contre l'hypothèse familiale : la suite de Prévost, probable modèle, montrait des filles, pas celle de Stella, sans doute pour se conformer à l'objectif que suggère la dédicace aux fils de Thou. La plupart des études historiques qui se sont penchées sur les Jeux et plaisirs ont remarqué l'accent porté sur les activités propres aux jeunes fils de la noblesse, notamment celui des armes.
Le mariage du président de Thou a lieu en février 1644, un peu moins de deux ans après la mort de son frère qui lui a fait reprendre le flambeau familial. Cette union ouvre le champ de sa propre descendance, que la dédicace désigne comme destinataire. En mai 1644, Poussin mentionne la commande par le jeune marié d'une Crucifixion dont il diffère l'entreprise pour continuer les Septs sacrements pour Chantelou (Jouanny 1911, p. 268); le tableau, que Poussin dit commencé en novembre 1645, ne sera achevé qu'en juin 1646. Or Loménie de Brienne fait de Stella l'intermédiaire dans la commande voire l'inspirateur du sujet (Thuillier 1960). Un certain resserrement des relations avec de Thou vers 1643-1645 se confirme donc. Cela fait-il du président le commanditaire de la suite des Jeux...? Une dédicace suggère un patronage, pas nécessairement une demande expresse. Ce qui compte, au fond, est que cet ensemble reflète leur amitié entretenue depuis leur cohabitation romaine en 1634 et actualisée par le changement de destinée de de Thou. Que ce rapprochement se traduise par la confection d'un livre au format singulier, « à l'italienne », ne pouvait que convenir à un grand bibliophile.
Que de Thou ou Stella en ait eu l'initiative, les inventions sont vraisemblablement élaborées alors, vers 1643-1645. Comme Julia Dabbs l'a remarqué, elles présagent des autres suites de l'atelier sans en faire pleinement partie, puisqu'initialement, la traduction en estampes était destinée à d'autres graveurs que ses neveux et nièces. Claudine prend ses dix ans en 1646. Selon Mariette, Chantelou et Chambray s'essayent à la gravure en 1648 sur des inventions de Stella, vraisemblablement sous la conduite de celui-ci. La date est corroborée par ce qui a été écrit plus haut; elle suppose que l'artiste a déjà mis en place un atelier de gravure, avec tout le matériel nécessaire.

J'ai, depuis longtemps, situé alors l'installation auprès de lui, de Claudine de Masso sa mère et de Françoise sa sœur, de Claudine, Antoine (11 ans cette année-là) et peut-être Françoise Bouzonnet (10 ans). Le concours de Couvay, qui avait déjà gravé d'après Stella et faisait partie de la « clique » de Vignon et Langlois, et de Poilly, lequel très tôt, travaille apparemment chez Pierre (1er) Mariette, autre ami de Langlois, tient-il du projet avorté par le départ du second pour Rome ou s'est-il agi d'une amorce servant d'exemples aux Bouzonnet? Peut-être un peu des deux...
Jean Couvay d'après Jacques Stella, Le masque.
Gravure, détail. BnF.
Paul Fréart de Chantelou d'après Jacques Stella,
Le Christ fontaine de vie.
Gravure. BnF.
François de Poilly d'après Jacques Stella, Le sabot.
Gravure, détail. BnF.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella, L'escarpolette.
Gravure, détail. Lyon, Bibliothèque municipale.
Jeux et plaisirs, dessins et gravures.
Il est certain que Claudine n'a pu entreprendre la traduction des dessins dès cette époque. Comme dit plus haut, ses premiers ouvrages datés, de 1653-1654, doivent borner la reprise du projet, sous la conduite de l'oncle. Jacques Thuillier, à propos des dessins de Metz, y voyait des préparations soignées, non des notations prises sur le vif, ce qui est vrai; « sans nulle variante », ce qui l'est moins. Ainsi, on peut relever, principalement pour les fonds, des modifications non négligeables, notamment pour La marelle a cloche-pié (tour en surplomb plutôt que bâtisse au loin en contrebas), Les petits canons (tour carrée remplaçant un buisson), voire radicale pour Le cercle et le bilboquet (« rocca », place forte installée sur un promontoire, surgissant là où ne se trouvait qu'un horizon bas), ou L'arbaleste (autant pour le fond urbain que pour le motif de la vigne grimplant sur le tronc).

On notera au passage que le détail du Brelan sur lequel Julia Dabbs s'attarde pour appuyer le discours sur la violence concommitante aux allusions à la Fronde, deux adultes franchissant le pont au fond de la gravure, l'un portant fusil, n'apparaît pas dans le dessin préparatoire de Metz. Ce qui peut tout autant convaincre d'une intention initiale décidément sans allusion politique précise que laisser la place à une inflexion qui en tienne compte dans un deuxième temps, celui de la traduction en livre d'estampes : une décennie, ou peu s'en faut, a sans doute passé entre les dessins de Jacques et les gravures de Claudine. Cela peut expliquer certaines transformations d'ordre stylistique, comme le traitement de visages ou de chevelures qui correspondrait plus aux toutes dernières années qu'aux environs de 1645.
Jacques Stella, Le cercle et le bilboquet.
Dessin.
Autrefois Metz, Bibliothèque.
Jacques Stella, L'arbaleste.
Dessin.
Autrefois Metz, Bibliothèque.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
Le cercle et le bilboquet.
Gravure, détail.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
L'arbaleste.
Gravure, détail.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
Le brelan.
Gravure, détail.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
Le brelan.
Gravure, détail.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Ainsi, les dessins de Metz ne sont-ils pas à coup sûr immédiatement préparatoires mais constituent une mise au point très avancée de l'ensemble ne demandant plus que quelques ajustements. Cela peut expliquer que certains soient dans le sens de la gravure, d'autres non. L'annotation de La glissoire correspond à un tel statut car elle asseoit le schéma de composition en suggérant au graveur une rectification de détail. Elle devait s'adresser, initialement, à un artiste pleinement formé, à la pratique éprouvée, sinon chevronné, comme cela avait été le cas en Italie avec Greuter ou Karl Audran, et depuis son retour en France, avec Mellan, Daret, maître de Poilly, Bosse ou Rousselet. Ceux-ci étaient à même de suppléer une proposition plus suggestive qu'arrêtée. Il dût en aller autrement avec Claudine, conduisant Stella à réviser certains dessins en harmonie avec ce qu'il réalise en 1654-1657. De fait, ces modifications tendent à donner une plus grande place aux témoignages de la présence humaine, et donc à replacer ces enfants dans un contexte social.
Jacques Stella, Le cercle et le bilboquet.
Dessin.
Autrefois Metz, Bibliothèque.
Jacques Stella, L'arbaleste.
Dessin.
Autrefois Metz, Bibliothèque.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
Le cercle et le bilboquet.
Gravure, détail.
Lyon, Bibliothèque municipale.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
L'arbaleste.
Gravure, détail.
Lyon, Bibliothèque municipale.
On peut espérer voir réapparaître quelques feuilles de l'ensemble, puisque la bibliothèque de Metz, victime d'un incendie qui emporta les dessins de Stella en 1944, n'en conservait que 40, provenant de la collection Renouard. Dix autres pourraient donc en avoir été distraits avant. On trouve ainsi « huit sujets de Jeux d'enfans, à l'encre de la chine & au bistre, par Stella » sous le n° 203 de la vente de Jean-Georg Wille du 6 décembre 1784.
Toutefois, une telle mention doit être prise avec circonspection. La suite a été fameuse et a inspiré artistes et artisans (en particulier pour la tapisserie et la faïencerie). D'autre part, il peut y avoir eu confusion avec d'autres feuilles montrant des enfants occupés à diverses activités, telles les trois feuilles du Louvre les présentant en frises superposées (Inv. 32897 à 32899, ci-contre). Ces dessins, pour lesquels j'ai un temps songé au neveu Antoine (Kerspern 1989), sont bien de Jacques mais ne constituent en rien de strictes copies faites sur des sarcophages lors du séjour en Italie.

Pour les apprécier correctement, il faut tenir compte de la facture bien plus que des motifs. De ce point de vue, la précision nerveuse du trait et l'autorité allusive du lavis appartiennent aux années française, et certainement pas dans leur début. Il faut donc les considérer comme de probables mises au net de motifs certes vraisemblablement collectés en Italie mais retravaillés, peut-être dans la perspective d'une traduction en gravure. Encore faut-il être prudent sur l'origine des motifs : certains putti de la frise au masque sont manifestement repris d'une gravure renaissante du Maître au Dé d'après Raphaël, selon Bartsch.

Ce rapprochement ne peut que conforter la perplexité devant la partition opérée par Julia K. Dabbs entre putto antico, d'un type supposé plus mûr qui serait visible dans ces frises, et putto moderno, plus en chair, révisé par Poussin et Duquesnoy, notamment, via Titien, qui serait celui employé dans la suite de Jeux et plaisirs; or certains enfants de cette dernière montrent un allongement du canon tout à fait semblable. La vraie différence tient à l'intention, les unes recherchant l'évocation de sculptures en bas-relief à l'antique, sans décor et de façon elliptique, les autres, des tranches de vie en milieu naturel, aussi composées soient-elles. C'est cet aspect qui suscite la sympathie envers la tenerezza (l'âge tendre), que les sizains exploitent, non sans humour.
Jacques Stella, Quatre frises de putti à l'antique.
Plume et lavis. 37 x 22,5 cm.
Louvre, Inv. 32897.
Jacques Stella, Quatre frises de putti à l'antique.
Plume et lavis. 34,7 x 22,4 cm.
Louvre, Inv. 32898.
Jacques Stella, Deux frises de putti à l'antique.
Plume et lavis. 18,5 x 21,5 cm.
Louvre, Inv. 32899.
Jacques Stella,
Le masque. Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
Le Maître au Dé, Frises de putti à l'antique.
Gravure. 10 x 40,5 cm. Autre exemplaire au Metropolitan Museum.
Les dessins du Louvre s'inscrivent dans cette recherche passionnée propre à la Renaissance des sources antiques, dans la suite du peintre urbinate. En dehors du parti de représenter les enfants nus, les Jeux et plaisirs évitent soigneusement cette référence, et diffèrent en cela de la suite de Gimignani, qui montre des cortèges bacchiques. C'est une indication précieuse sur les intentions de Stella, qui renvoient à la dédicace et aux vertus éducatives prêtées aux images et à leurs commentaires.

Un autre précédent mérite d'être signalé. Dans le décor des appartements du roi de Fontainebleau, Ambroise Dubois et son atelier avaient peint au plafond plusieurs sujets d'enfants jouant, notamment avec des moulinets, un masque ou un dada. Inutile de s'interroger pour savoir si Stella aura pu voir ce décor et s'en inspirer, puisque nous avons vu qu'il avait déjà abordé le thème avant de gagner Paris. En revanche, on peut remarquer que le Lyonnais comme l'Anversois aiment à se servir des enfants pour agrémenter, sinon commenter, l'histoire principale.

Il y a plus. Le contexte du décor bellifontain est celui de la naissance du dauphin Louis, fils d'Henri IV, en 1601, d'autant plus pertinent qu'il est né au château. Y insérer des jeux rappelle invinciblement ce qui a été écrit plus haut rapprochant cette thématique d'un programme éducatif propre à la noblesse. L'importance de la question pour Henri IV est encore illustrée, d'une certaine façon, par l'imposant Journal d'Héroard, qui rend compte de l'enfance du futur Louis XIII et dont se sert également, d'ailleurs, Philippe Ariés. Qui sait si le projet d'un tel album n'aurait pas pu germer dans l'esprit de Stella à l'occasion de la naissance très célébrée en 1638 de Louis-Dieudonné, futur Louis XIV, dont, selon Félibien, il fut l'un des premiers à faire le portrait?
Ambroise Dubois, Putti jouant, vers 1609?
Peinture.
Fontainebleau, salon Louis XIII.
Ambroise Dubois, Putti jouant, vers 1609?.
Pierre noire. 47 x 81,2 cm. Louvre, Cabinet des Arts Graphiques.
Quoiqu'il en soit, on voit bien que cette suite a un caractère très composé. Stella y combine la méditation de modèles classiques et la recherche du naturel, puisqu'il est possible de faire des rapprochements avec certains dessins de genre, volontiers pris comme des études sur le vif. En cela, il est décidément impossible de n'y voir « aucune originalité ». Après avoir mis en avant des sources possibles, il faut maintenant s'apesantir sur la mise en forme pour apporter de nouveaux arguments sur ce point.
Jacques Stella,
Le brelan. Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
Jacques Stella,
Des hommes jouant accroupis. Crayon noir lavis gris. 15,8 x 24,3.
New York, Collection Wolf
Ce qui fait l'originalité de cet ensemble tient au travail de mise en scène non simplement descriptive des jeux mais bien expressive d'une société enfantine édifiante, laboratoire préludant à celle de la noblesse du temps. Il s'appuie sur les recherches d'efficacité par la mesure propre au classicisme, dans le sillage de Raphaël, tout en instaurant les fruits d'une observation des actions et des passions humaines.

Le Traisneau, par exemple, rompt le rythme en frise des premières images pour installer dans la profondeur son cortège, le dynamisant en lui donnant plus d'ampleur; l'enfant assis - ce Populo - et celui debout qui le pousse, plus imposant par leur situation au premier plan, semblent demander d'autant plus d'efforts aux trois tireurs. La comparaison des versions de Stella et de Gimignani du Jeu de pet-en-gueule montre pareillement le souci du premier de dépasser la simple illustration du jeu comme motif principal en disposant des péripéties, pour multiplier les points de vue avec humour.

Si Philippe Ariés avait pris en compte les images, il aurait compris pourquoi Stella avait ainsi relayé le vocabulaire enfantin. Commentaires et illustrations instaurent une petite comédie humaine insistant sur les heurs et malheurs des uns et des autres, reliant à l'occasion les groupes pour les opposer ou les valoriser. L'estampe des Bouteilles de savon me semble particulièrement efficace dans cette intention. Elle installe le souffleur sur un petit promontoire, devant trois enfants qui paraissent incarner trois stades d'un redressement progressif accompagnant l'envol de la bulle. Derrière eux mais au tout premier plan, dans une même poursuite, deux autres en sont venus aux mains. La Jouste inverse l'ordre, en quelque sorte, plaçant au premier plan l'illustration du moment culminant du jeu en reléguant au second l'issue par l'écroulement d'un des deux couples. Le commentaire l'accompagne, tout en interrogeant sur le rôle respectif du cavalier et de sa monture et sur la part de raison qui les anime dans leur combat.

D'autres images cherchent à développer pareillement ce qui, chez d'autres artistes, n'est le plus souvent qu'illustration littérale. Dans Les dez, Stella montre un perdant se distrayant avec un chien. Plusieurs estampes intègrent des commentaires visuels, petits spectateurs semblant discuter ce qu'ils voient, compter les points, ou donner des conseils, comme dans Les quilles. C'est sans doute cette attention à la vraisemblance et à la psychologie, l'expression des passions, qui a favorisé la reprise de certaines gravures dans les arts décoratifs.
Le traisneau (7).
Le jeu de pet-en-gueule (14) version Stella. Le jeu de pet-en-gueule version Gimignani.
Les bouteilles de savon (8). La jouste (35).
Les dez (37). Les quilles (20).
Ces quelques remarques, qui pourraient être multipliées à la mesure de l'ensemble, renvoient aux préoccupations du peintre. Si de Thou en est le dédicataire, on ne saurait donc en faire pleinement une œuvre de commande, avec ce que cela implique de contraintes pesant sur Stella. Il y a d'ailleurs de quoi s'étonner : voilà une entreprise qui met en présence un homme qui a longtemps suivi la voie cléricale avant de devoir l'abandonner par nécessité familiale et un artiste célibataire endurci. Il faut encore convoquer son grand amour pour l'art pour percevoir sa raison d'être.

L'artiste avait pratiqué la gravure de façon suivie en Toscane, avant d'y renoncer à Rome, le dernier exemple semblant la traduction de la Madone de Foce en 1629, d'autant plus exceptionnelle qu'il ne s'agissait pas, pour une fois, d'une de ses inventions. Il n'avait pas pour autant abandonné tout lien avec l'image imprimée, bien au contraire. Dans la Ville Éternelle puis en France, il a volontiers contribué aux illustrations pour l'édition au point de jouer, en la matière, un rôle moteur dans la transformation du frontispice en page unifiée suscitant le rapprochement avec la peinture. La suite des Jeux et plaisirs de l'enfance s'inscrit dans cette activité mais à son initiative, cette fois, car il s'agissait de proposer un ensemble cohérent d'images réunies en un livre, dont la diffusion fut ensuite prise en charge par Claudine. Celle-ci en mentionne quarante exemplaires dans le stock des Impressions des livres de son inventaire de 1693.

L'ouvrage se trouve ainsi au carrefour de circonstances qui en sous-tendent le propos. Le style autorise une situation chronologique au moment de la renonciation par Jacques-Auguste de Thou, que Stella connaissait depuis la fin du séjour à Rome, à la carrière éclésiastique pour se marier (en février 1644). L'artiste conçoit alors non un simple ensemble d'images mais un livre, objet cher au bibliophile, dont la vocation éducative est clairement exprimée dans la préface. Il ne semble pas envisager de s'adresser à un éditeur, malgré l'amitié de François Langlois, à moins que la mort de ce dernier en 1647 n'en ruine la perspective; mais il sollicite deux graveurs, Jean Couvay et François de Poilly. Ce dernier part pour Rome en 1649 alors que Stella vient de mettre en place son atelier familial destiné à former ses neveux et nièce à la peinture et à la gravure. Plus que ce départ, c'est sans doute cette perspective et les premiers résultats de cet enseignement - Claudine figurera bientôt parmi les grands graveurs de son temps, et l'un des plus fameux traducteurs de Poussin - qui doivent l'inciter à en retarder l'achèvement. Le livre peut ainsi apparaître comme le galop d'essai des publications que Jacques envisageait à partir de ses ouvrages.

Il en fait d'emblée principalement non une entreprise de restitution de ses principaux ouvrages - à la différence d'un Vouet - mais le support d'un répertoire varié et renouvelé susceptible de l'inscrire dans l'Histoire. Ainsi, le premier ouvrage publié de l'atelier, Saint Louis faisant l'aumône (1654), s'il s'inspire du tableau pour Saint-Germain, donne une version révisée du sujet. Claudine n'a que 18 ans, et c'est dans l'intervalle allant jusqu'à la publication trois ans plus tard qu'elle achève avec une maîtrise admirable l'ensemble des Jeux.

On comprend par là la dimension singulière d'un livre qui propose une narration pédagogique s'appuyant sur la psychologie, et l'humour, pour instaurer une adhésion du spectateur, tout en maintenant une distance ou, pour mieux dire, en désincarnant le propos par le recours à la nudité formant allusion aux putti antiques plus qu'aux amours (ailés); autre façon de se placer devant l'Histoire. Il commence ainsi à fournir un corpus de modèles utiles à ses neveux et nièces, dont Claudine, surtout, fera grand profit, mais aussi aux arts décoratifs, faïence ou tapisserie. Ceux-ci consacrent plus que la simple illustration des plaisirs de l'enfance : une petite comédie humaine déployée sous un regard bienveillant, dans laquelle chaque épisode manifeste le sens de l'expression des passions avec la juste mesure propre à Stella.

Par là, il donne une vie propre aux petits commentateurs qu'il a pu insérer dans ses sujets d'histoire. C'est sans doute ce qui explique le choix de la nudité, peut-être aussi l'absence d'ailes qui renverraient trop directement aux amours ou aux angelots. Quoiqu'il en soit, il s'agissait, une fois de plus, de poser en termes esthétiques, conformes à l'art tel qu'il le concevait, une suite significative de préoccupations tout aussi personnelles, poursuivies depuis le séjour florentin et jusqu'au tombeau avec constance, malgré les hésitations ou les tentations diverses; mêlant familiarité et distance, innocence et expérience, en toute bienveillance.

Sylvain Kerspern, Melun, novembre 2019

Jacques Stella, Saint Louis donnant l'aumône, vers 1638.
Toile. 135 x 105 cm.
Bazas, dépôt au musée de l'apothicairerie.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella, Saint Louis donnant l'aumône, 1654.
Gravure. BnF.
Jean Couvay d'après Jacques Stella, Le masque.
Gravure, détail. BnF.
Paul Fréart de Chantelou d'après Jacques Stella,
Le Christ fontaine de vie.
Gravure. BnF.
François de Poilly d'après Jacques Stella, Le sabot.
Gravure, détail. BnF.
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella, L'escarpolette.
Gravure, détail. Lyon, Bibliothèque municipale.
La glissoire, dessin.
Autrefois Metz, Bibliothèque
La glissoire, gravure de Claudine. Lyon, B.M.
La chasse aux papillons (1). La danse (49).
Jean Couvay (vers 1605/1610? - avant 1678?), notes biographiques

Jean Couvay est un graveur assez réputé mais dont la vie est mal connue, à la différence de Poilly, étudié par José Lothe. On le fait naître vers 1622, ce qui est impossible, puisqu'il grave, selon Mariette, dès 1632 (Weigert 1951, p. 205, n°33). Il prend un privilège pour imprimer au plus tard en 1640. Il faut donc avancer l'année de sa naissance vers le début du siècle. Mariette nous dit encore que la « clique » de Claude Vignon et François Langlois auquel il appartenait s'était mis en tête de correspondre en Italien alors même que Couvay n'avait pas mis encore mis les pieds outre-monts.
Pour autant, il ne dit pas quand il s'y rendit; sans doute vers 1660, époque au cours de laquelle il grave d'après Ciro Ferri et Melchiore Cafá (1662/1663, BnF), et pourrait s'être lié avec le jeune Charles de La Fosse. De fait, la date donnée par Weigert pour sa contribution au Clovis de Desmarets de Saint-Sorlin, 1661, doit être révisée, puisque la première édition date de 1657; sans parler de la part, supposée de 1657, prise dans L'histoire miraculeuse de Liesse, d'après Stella...
On ne sait pas plus quand il est mort; probablement avant 1678, année au cours de laquelle la confrérie des marchands de vin demande à Étienne Picart de refaire à l'identique la gravure d'après Vouet montrant Saint Nicolas qu'il avait réalisée en 1650.

S.K. septembre 2019

Bibliographie :
Mariette, Pierre-Jean, Abecedario pittorico de P.-A. Orlandi et autres notes manuscrites, partiellement publiées par Montaiglon et Chennevières en 1852-1862 dans les Archives de l'art français (pour Couvay, t. II, 1853-1854, p. 23).
Weigert, Roger-Armand, Bibliothèque Nationale. Cabinet des Estampes. Inventaire du fonds français. XVIIè siècle., t. II, 1951, p. 199-219

Ci-dessous, trois exemples de gravures datées d'après Stella.
Les contributions de Couvay aux Jeux et plaisirs de l'enfance.
Le dada et Le masque
Gravures.
La clef des philosophes, 1641.
Gravure. Env. 10,5 x 5,7 cm. BnF
Guérisons de Notre-Dame de Liesse, 1647.
Gravure. Env. 19,7 x 13,4 cm. BnF
La dévotion aisée, 1652.
Gravure. Env. 14,5 x 10 cm. BnF
Claudine Bouzonnet Stella d'après Jacques Stella,
La jouste.
Gravure, état avant toute lettre.
Ancienne collection William Esdaile, sa marque en bas à droite.
Collection Thuillier, don à la médiathèque de Nevers
Principaux fonds consultés :

Londres, British Museum
Lyon, Bibliothèque municipale
Paris, BnF
Paris, Musée National de l'Éducation
Philadelphia Museum of Art
Roma, Calcografica

Frontispice Putti aux armes de Jacques-Auguste de Thou,
gravure de Claudine Bouzonnet Stella.
Dédicace
LA CHASSE AUX PAPILLONS
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Cet Enfant rit dans son Berceau/
de voir son frere tout en eau/
pour une chose si frivole;

Et qu'en vain il veuille tascher/
(Bien qu'a peine il puisse marcher)/
de prendre un Papillon qui vole.
1

LE DADA
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE DADA
Gravure de Jean Couvay.
Env. 12 x 15 cm.

Chacun fait icy son esbat/
d'un moineau, d'un chien ou d'un chat/
d'un poupart, ou d'une poupée;

& cet autre qu'on voit trotter/
porte, en cette belle equippée/
le cheval qui doit le porter.
2

LE DADA
Copie par Cornelis II Danckerts (1664-1717).
Gravure. 11 x 14,6 cm.
Herzog Anton Ulrich Museum, Braunschweig.
LE SABOT
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE SABOT
Gravure de François de Poilly.
Env. 12 x 15 cm.

Ce Sabot ainsy mal traitté,/
quoi qu'il soit rudemment fouëtté,/
s'endort et fait la sourde oreille;

& ce qui surprend ces marmots/
est que le fouët, qui les reveille/
sert pour endormir leurs Sabots.
3

LA BALANCOIRE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA BALANCOIRE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ceux-cy qui tiennet le haut bout/
pensent estre au dessus de tout,/
mais leur descente sera prompte;

La chance tourne, & c'est ainsy/
que tout roule en ce monde cy,/
ou l'un descend quant l'autre monte.
4

LE MASQUE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE MASQUE
Gravure de Jean Couvay.
Env. 12 x 15 cm.

Que ce gaillard est inventif/
d'effrayer ce pauvre craintif/
avec son masque de satire;

& et ne doit on pas admirer/
que, ce qui le doit faire rire/
l'espouvante, et le fait pleurer.
5

LE JEU DES ESPINGLES
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE JEU DES ESPINGLES
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Cependant que ces mignonets/
mettent au vent leurs moulinets,/d'autres assis sur l'herbe verte

ne s'animent pas pour un peu,/
pretendans, apres quelque perte,/
tirer leurs espingles du Jeu.
6

LE TRAISNEAU
Dessin perdu
LE TRAISNEAU
Gravure de François de Poilly.
Env. 12 x 15 cm.

Ce Populo, comme un Cesar,/
Se fait trainer dedans son Char,/
Sans avoir crainte qu'il ne verse;

Car en tout cas, si quelque saut/
le fait tomber à la renverse,/
ce ne sera pas de fort haut.
7

LES BOUTEILLES DE SAVON
Dessin perdu
LES BOUTEILLES DE SAVON
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ceux cy se gourment tout de bon/
pour ces Bouteilles de Savon/
Comme si cestoit des Pistoles;

Mais Souvent parmy les grans/
on voit naistre des differens/
pour milles choses plus frivoles.
8

L'ESCARPOLETTEDessin perdu L'ESCARPOLETTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

L'Escarpolete est un deduit/
à passer le Jour et la Nuit;,/mais garde de tomber par terre,

Car quand un drosle est renversé,/
Si son derriere estoit de verre,/
il pourroit bien estre cassé.
9

LA COURSE DU POT
Dessin perdu
LA COURSE DU POT
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

A cette course de Faquin,/
on voit ce petit Maroquin/qui de bien frapper s'appreste;

Sans doute qu'il sera mouillé,/
et qui pis est le Pot cassé/
pourroit bien luy casser la teste.
10

LES PETITS FEUX
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LES PETITS FEUX
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce leur est une volupté/
de sauter, au cœur de l'Esté,/
par dessus ces feux de bourée;

Mais si le plaisir de ce jeu/
ne dure pas plus que leur feu/
il sera de courte durée.
11

LE COLIN MAILLARD
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE COLIN MAILLARD
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Je plains fort ce Colin Maillard/
en voyant cet autre gaillard/
qui ne frappe pas de main morte

Mais peut estre il luy revaudra;/
et S'il heurte tant à la porte/
quelque portier lui repondra.
12

LE VOLANT
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE VOLANT
Gravure de François de Poilly.
Env. 12 x 15 cm.

Si ces Joueurs n'adressent bien/
c'est que le Volant ne vaut rien,/
ou que la Palette est percée;

Mais qui ne riroit des travaux/
que souffrent ces petits Chevaux,/
pour traisner cette Carrossée.
13

LA FOSSETTE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA FOSSETTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce mignon, pour trouver lieu/
d'atteindre à celle du milieu,/
use d'adresse et d'artifice;

Il pourroit bien estre pourtant/
que l'Estœuf, par belle malice/
ne fera pas ce qu'il pretend.
14

LA RANGETTE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA RANGETTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ils visent tous à ces monceaux/
qu'entre eux ils nomment des chasteaux/
pour en jetter quelqu'un par terre;

Quel qu'il soit il n'importe pas/
car tout est pris de bonne guerre/
pourvue qu'on en mette un à bas.
15

LA FOSSETTE AUX NOYAUX
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA FOSSETTE AUX NOYAUX
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Quoy qu'ils estiment ces Noyaux/
autant que de riches Joyaux,/
ce Cadet qui d'espoir se flatte

les jette en terre asseurement,/
mais j'apprehende aucunement/
qu'il ne les seme en terre ingratte.
16

LA MERELLE ET LE CERF VOLANT
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA MERELLE ET LE CERF VOLANT
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

La Merelle et Franc du quareau/
sont icy mis sur le bureau,/
chacun a bien jo¨er prend peine;

& l'autre avec son Cerf Volant/
va courant a perte d'haleine/
pour fournir d'un jo¨et au vent.
17

LA MARELLE A CLOCHE-PIÉ
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA MARELLE A CLOCHE-PIÉ
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Cet Enfant saute a Cloche-pié/
contre-faisant l'estropié/
par dessus cette tablature;

Peut estre qu'il travaille en vain,/
car, s'il passe outre mesure,/
son En-jeu changera de main.
18

LA PATTE AUX JETTONS
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA PATTE AUX JETTONS
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Il sembleroit que ce gaillard/
jette son Jetton ou son liard/
au rebours de ce qu'il doit faire;

Mais au lieu de s'en escarter,/
il tend tousjours à son affaire,/
& recule pour mieux sauter.
19

LES QUILLES
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LES QUILLES
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

A voir camper ce gros garçon/
il doit passer pour un Samson/
parmy ces petis drilles;

Mais vû sa taille, il est constant/
qu'on ne sçauroit dire pourtant/
qu'il Soit grand abbateur de Quilles.
20

LE PALET
Dessin perdu
LE PALET
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce Cadet parest hazardeux/
& tasche pour l'avoir en deux/
d'inventer quelque stratagesme :

Mais cet autre a bonne façon/
de luy prescrire une leçon/
qu'il n'a sçeu prendre pour luy mesme.
21

LA TOUPIE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA TOUPIE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Qu'ils sont ravis ces beaux mignons/
alors que de leurs compagnons/
ils peuvent sapper les Toupies

& que les autres sont dolens/
de voir les leurs assujeties/
a souffrir ces coups violens.
22

LE CHEVAL FONDU
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE CHEVAL FONDU
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

C'est à bon droit que cet Enfant,/
en posture de triomphant/
de sa braveure fait parade

Puisq'en des lieux si bien flanquez/
il passe, & monte a l'escalade/
& par dessus deux canons braquez.
23

LA CULEBUTE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA CULEBUTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

A voir leurs soubresauts bouffons/
qui ne diroit que ces Poupons/
auroient bon besoin d'Ellebore;

Leurs corps est pourtant bien dressé/
Si, Selon que dit Pythagore,/
l'homme est un arbre renversé.
24

LES PETITS CANONS
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LES PETITS CANONS
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Asseurement ces mirmidons/
vont forcer, avec leurs canons,/
les Citadelles les plus fortes;

Car par quelle arme, ou part quel art/
peut on mieux en ouvrir les portes/
que par la Clef, ou le Petart.
25

LA GUERRE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA GUERRE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce nombre de petits Soldats/
pouroient donner de grans combats/
& conquerir toute la terre :

Mais, estans armez de leger/
leur Equipage fait juger/
qu'ils vont à la petite guerre.
26 (6 inversé)

LA PAUME
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA PAUME
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ainsy nuds legers et dispos/
ces Enfans, des qu'ils ont campos/
vont s'escrimer de la raquette

Ou la Balle tousjours en l'air/
parmy cette trouppe inquiette/
trouve sans doute à qui parler.
27

LE FRAPPE-MAIN
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE FRAPPE-MAIN
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Pendant qu'un d'eux est occupé/
a deviner qui l'a frappé/
les autres s'en donnent carriere

Ha que le sort luy seroit doux/
S'il avoit des yeux au derriere/
& qu'il s'espargneroit de coups.
28

L'ASSAUT DU CHASTEAU
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
L'ASSAUT DU CHASTEAU
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

A ton jamais vû gouverneur/
en venir mieux a Son honneur/
dedans une ville de guerre

& cet autre qu'en cet assaut/
ce brave a renversé par terre/
pouvoit il faire un plus beau saut.
29

LA POIRE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA POIRE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Je plains fort ce soufre-douleur,/
mais il espere enson malheur/
tirer raison de cette offense

Pourveu que des coups qu'il ressent/
celuy qui veille à sa deffense/
en puisse doner un pour cent.
30

LE BRELAN
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque (copie peinte collection Paignon-Dijonval/Morel de Vinde, 1821? )
LE BRELAN
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Celuy cy roule son cerceau/
& les autres en un monceau/
des Cartes tentent la fortune

Ou tel qui croyoit pour certain/
gaigner des autres la pecune/
S'en va leger de plus d'un grain.
31

LE BAIN
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE BAIN
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Tous Eschauffez des autres Jeux,/
Ils vont, pour esteindre leurs feux,/
faire dans l'Eau milles passades;

Ou souvent, faute de nager/
la plus part boivent, sans manger,/
à la Santé des Camarades.
32

LA GLISSOIRE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA GLISSOIRE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Pendant qu'en ce plancher glissant/
ceux cy se vont divertissant/
l'un fait un faux pas en arriere

L'autre, le voyant renversé/
demande lequel est cassé/
de la Glace, ou de son derriere.
33

LE JEU DE PET EN GUEULE
Dessin perdu
LE JEU DE PET EN GUEULE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce plaisir est fort innocent,/
et dans ce Jeu divertissant/
les Enfans se donnent carriere;

Mais, comme ils se serrent de pres/
Soit par megarde, ou tout expres,/
le nez doit craindre le derriere.
34

LA JOUSTE
Dessin perdu
LA JOUSTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Que ces Jousteurs ainsy montez,/
Seront ou vainqueur ou domptez/
c'est une chose indubitable

Bienque le party soit egal :/
mais quel est le plus raisonable/
du Cavalier, ou du cheval.
35

LE COURT BASTON
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE COURT BASTON
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ainsy serrez, à croupeton/
ils espreuvent au Court Baston/
à qui s'enlevera de terre;

Mais garde que, dans cet effort,/
il ne vienne quelque tonerre/
plustost du Ponant que du Nort.
36

LES DEZ
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LES DEZ
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce Cadet assez raffiné/
voyant que la chance a tourné/
Brouille les Dez & les bricolle

Et cet autre s'en voyant tondu (1er état, Philadelphia Museum of Art : Et l'autre s'en voyant esclu)/
avec son Toutou se console/
de tout l'argent qu'il a perdu.
37

LA POSTE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA POSTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ainsy rangez d'un air leger/
ils s'exercent à voltiger/
& vont par voltes & courbettes;

Que si quelqu'un est curieux/
de juger qui saute le mieux/
il n'a pas manque de lunettes.
38

LE CERCLE ET LE BILBOQUET
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LE CERCLE ET LE BILBOQUET
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

A bien parler du Bilboquet/
c'est la chanson du Ricochet;/
& j'aime bien mieux les postures

De ces Sauteurs dans le Cerceau;/
quand ilz prennent mieux leurs mesures/
que le beau meusnier à l'Aneau.
39

LA MOUCHE
Dessin perdu
LA MOUCHE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Pendant qu'il croque le marmot,/
l'autre, tournant autour dupot,/
Bourdone & contre-fait la Mouche;

N'estant pas encor satisfait/
Si la peur qu'on a de la touche/
ne fait plus de mal que l'effet.
40

LA CROSSE
Dessin perdu
LA CROSSE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Malgré le temps & la Saison,/
ceux cy Sortent de la maison/
& s'en vont Crosser par caprice

& la chacun pour le Degot/
s'eschauffe, & dans cet exercice/
la Crosse leur vaut un Fagot.
41

LE BATONET ET LA CHARRUE
Dessin perdu
LE BATONET ET LA CHARRUE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Le Batonet plaist a ces deux;/
ceux cy couplez comme des Bœufs/
traisnent cet autre par les rues

Mais s'ils n'avoient point d'autre pain/
que du labeur de leurs charrues,/
ils pourraient bien mourir de faim.
42

LA FRONDE
Dessin perdu
LA FRONDE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Bien que ces mauvais garnemens/
s'arment des mesmes instrumens/
qui font tant de Bruit par le monde,

C'est un objet divertissant/
qu'enfin cette fatalle Fronde/
ne soit plus rien qu'un jeu d'Enfant.
43

LES DARDS
Dessin perdu
LES DARDS
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Bien qu'a luy voir tenir son Dart/
il paraisse expert en cet Art,/
quelque bonne mine qu'il fasse;

Le trait qu'il S'en va descocher/
n'ira pas à la mesme place/
qu'il se propose de toucher.
44

L'ARBALESTE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
L'ARBALESTE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Quoy qu'ils soient un peu mal adrets,/
qu'ilz donnent souvent par aupres,/
j'apprehenderois l'Arbaleste

& n'en connois point d'assez franc,/
ou, si vous voulez, d'assez beste/
pour leur aller servir de Blanc.
45

LE PAPE-GUAY
Dessin perdu
LE PAPE-GUAY
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ainsy ces enfans tour a tour/
vont imitant le Dieu d'Amour/
visant a cette tourterelle;

Mais s'ilz sont aussy bons tireurs/
qu'il s'entend a blesser les cœurs,/
elle en aura bientost dans l'aile.
46

LE BALON
Dessin perdu
LE BALON
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Ce Globe tout enflé de vent/
va, court, vient & revient souvent/
faisant en l'air mille voyages;

Bref il n'est point de postillon/
qui fasse si dru ses messages/
qu'ilz en font faire à ce Balon.
47

L'ESCRIME
Dessin perdu
L'ESCRIME
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Bien que l'un semble plus adret/
a S'escrimer de son fleuret,/
il ne scauroit, quoy qu'il exerce,

N'ayant pourpoint ny hoqueton,/
luy donner de quarte ou de tierce/
droit dans le neuviesme bouton.
48

LA DANCE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA DANCE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Quelque Jeu qu'on puisse choisir/
peut on trouver dans un plaisir/
plus de douceur & d'innocence

& ne semble til pas encor/
qu'on voit revivre en cette Dance/
une image du Siecle d'Or.
49

LA BATAILLE
Plume et lavis, rehauts blancs.
Env.10 x 15 cm. Autrefois Metz, Bibliothèque
LA BATAILLE
Gravure de Claudine Stella.
Env. 12 x 15 cm.

Voicy comme les Factions/
changent les Aigneaux en Lions/
& renversent tout sur la terre :

Mais je croy que pour tous blessez/
il restera, de cette guerre,/
seulement quelques nez cassez.
50

BIBLIOGRAPHIE :
* Jean du Fresne, Journal des principales audiences du Parlement, Paris, 1757, III, p. 219.

* Antoine Augustin Renouard, Catalogue de la bibliothèque d'un amateur, IV, Paris, 1819, p. 323.

* Henry Harisse, Le président de Thou et ses descendants, Paris, 1905, notamment p. 166 et suiv.

* Charles Jouanny, Correspondance de Nicolas Poussin, Paris, 1911, p. 268-269, 322 et 339.

* Jeanne Lejeaux, « Les dessins de Jacques Stella et de Claudine Bouzonnet Stella à la bibliothèque », Trésors des bibliothèques de France, t. VI, 1938, p. 141-148.

* Roger-Armand Weigert, Bibliothèque Nationale. Cabinet des Estampes. Inventaire du fonds français. XVIIè siècle., t. II, 1951 (p. 87-88)

* Jacques Thuillier, « Pour un Corpus Pussinianum », Colloque Nicolas Poussin., t. II, 1960, Paris (p. 219)

* Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, 1975.

* Sylvain Kerspern, «Antoine Bouzonnet Stella peintre (1637-1682). Essai de catalogue», Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1988, 1989, p. 33-54.

* Julia K. Dabbs, « Not mere child's play : Jacques Stella's JEUX ET PLAISIRS DE L'ENFANCE », Gazette des Beaux-Arts, mai-juin 1995, p. 303-312.

* Philippe Hamon, « La chute de la maison de Thou : la fin d'une dynastie robine », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 1999, 46-1, p. 53-85.

* Pierre Parlebas, « Une rupture culturelle : des jeux traditionnels au sport », Revue internationale de psychosociologie, 2003/20, Vol. IX, p. 9-36.

* Catalogue de l'exposition Jacques Stella (Sylvain Laveissière dir.), Lyon-Toulouse, 2006-2007, p. 240-245.

* Jacques Thuillier, Jacques Stella, Metz, 2006, p. 231-241.

* Sylvain Kerspern, « Illustrations pour Le vray trésor... », notice du catalogue en ligne de l'œuvre de Jacques Stella Dhistoire-et-dart.com, mise en ligne le 20 octobre 2016.

* Pierre Parlebas et Thierry Depaulis, Jeux et culture à la Renaissance : l'album d'estampes de Nicolas Prévost, Paris, 2017.

* Sylvain Kerspern, « Le triomphe d'Ovide : de Nicolas Poussin à Jacques Stella », Dhistoire-et-dart.com, mise en ligne le 4 juillet 2018.
Courriel : sylvainkerspern@gmail.com. - Sommaire concernant Stella - Table générale
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